lundi 12 mars 2012

Elias Svedberg // Nordiska Kompaniet

Elias Svedberg, mobilier présent dans le logement témoin de Malmö, 1944, d''après le Sörmlands Museum

Comme beaucoup de créateurs qui ont inventé le design, animés par la qualité et la démocratisation, le nom d'Elias Svedberg est aujourd'hui caché derrière des icônes plus "visibles". Sous prétexte d'une sobriété et d'une discrétion que l'on regarde comme intemporelle, nous avons oublié que cette "simplicité évidente" est une invention, dotée d'une histoire. Faisons abstraction du luxe ostentatoire et du formalisme artistique pour regarder ces premiers meubles de série : chaise pour s'asseoir ou fauteuil pour se détendre -point- sans prétention mais avec qualité, solidité, et finitions... parfaites. Images piochées au hasard du web et des archives qui nous indiquent la source d'inspiration de quelques créateurs français comme Jacques Hauville.

Like many artists who really invented design in the interests of quality and democratization, the name of Elias Svedberg has now passed into the background. Under pretext of simplicity and discretion you look too obvious now, we have forgotten that this "apparent simplicity" is just a great invention which has a history. Forget the luxury materials and artistic formalism to watch the furniture: chair to sit on or chair to relax-point unpretentious but with the quality, strength, and perfect finishes.


Elias Svedberg, née 26 Juin 1913 et décédé 11 Septembre 1987 est l'un des nombreux et talentueux créateurs de meubles qui ont inventé et fait connaître le design scandinave. Il est issu d'une grande famille, son père -Theodor Svedberg- étant Prix Nobel de chimie et l'une des figures importantes du développement du caoutchouc et du plastique en Suède. La plupart des premiers aménagements d'Elias Svedberg ont été réalisé pour des commandes particulières.

Outre ce travail de décorateur, Svedberg s'implique principalement dans la production en série de modèles pour la section des meubles de la Nordiska Kompaniet (NK), une importante chaîne de grands magasins en Suède ayant son siège à Stokholm. A l'époque, la réputation des ces magasins est assez importante pour ne pas avoir à afficher le nom du créateur - c'est pourquoi Svedberg reste souvent dans l'anonymat caché sous les initiales de la "NK". Dans l'immédiate après-guerre, le principe même du designer n'est pas en place et les meubles "courants" ne sont pas toujours interprétés comme dignes d'être signés par un "décorateur" (comme en Grande-Bretagne les créateurs des modèles d'Utility Furniture restent discrets : le CC41 et le nom du fabriquant étant seuls à figurer dans la signature du meuble). Il y a toutefois des exceptions, quand l'éditeur se confond avec le créateur, comme pour Alvar Aalto et Artek ou les ateliers de Jean Prouvé mais ce sont là des meubles plus coûteux et finalement assez peu diffusés en dehors des collectivités et d'intérieurs luxueux.


Fauteuil à oreilles "The Afternoon", pour la Nordiska Kompaniet,1937, via Bukowskis


catalogue Swedish modern avec mobilier de Svedberg et tissus de Sampe, exposition de New-York, 1939

Avec Elias Svedberg, on va concrètement toucher aux origines du rôle de créateur de modèle de série dans la mesure où il dessine ses meubles pour un magasin qui va ensuite les produire dans ses usines (à Sörmland). Mais il faut tout de suite noter que les "grands magasins" sont également, à leurs débuts, réservés à une certaine élite financière, l'édition étant sans doute limité à quelques dizaines d'exemplaires. C'est le cas de la NK dont la galerie de meuble offre des produits de luxe (comme pour les Galleries Lafayette ou Le Printemps en France) où le style cossu prédomine à destination d'une clientèle qui affectionne un certain confort "bourgeois". Cependant, la contribution de Svedberg pour le mobilier scandinave commence dès cette période, faisant connaitre le design suédois dans les expositions à Paris (1937) ou New York (1939). Il étudie et travaille alors des deux côtés de l'Atlantique, son premier maître - responsable de l'ameublement à la NK - est le légendaire Carl Malmsten, un personnage important dans la conception de meubles et surtout dans l'enseignement.


L'année 1939 est aussi celle de la publication d'un ouvrage sur le "Suédois moderne", auquel participe Elias Svedberg avec Ake Stavenow, Mattis Horlen, Ake H. Huldt - livret qui accompagne l'Exposition de New-York et marque un extraordinaire mouvement d'assainissement dans la conception d'objets : meubles, verres, céramiques, porcelaine, papiers-peint, textiles ou encore graphique.  La recherche d'un équilibre humaniste y transparaît entre la géométrie dure qu'impose la mécanisation (selon le Bauhaus) et le traditionalisme assez artisanal (des Arts and Crafts). Cette réflexion, qui sera interrompue par la guerre, se fondait sur un équilibre entre la production de grande série et une certaine conception traditionnelle du meuble, dans un rationalisme qui apparaît comme l'espace minimal de rencontre entre contraintes de production et valeurs d'usage.

Après la guerre, les meubles NK deviennent concrètement beaucoup plus simples et abordables. Le design "scandinave", tel que nous connaissons encore, s'invente ici, à cet instant, en suivant une conception moins régionaliste que celle prônée par Carl Malmsten. La simplicité et le rationalisme du mobilier de Svedberg conduisent à une ligne quasiment "internationale", si ce n'est le choix du bois, de ses essences, effectué en fonction des spécificités locales et des possibilités d'importations. Svedberg travaille alors avec la très talentueuse designer en textile Astrid Sampe. Tous les deux deviennent dès 1944 des figures du design scandinave connues dans le monde entier (Nordiska Kompaniet // Cité de Malmö) Sampe accompagnés par les meubles simples et légers de Svedberg offrent une esthétique nouvelle qui séduit les plus grands décorateurs de l'époque - comme Jean Royère ou Marcel Gascoin. Un excellent compte-rendu aparait ainsi dans le Décor d'aujourd'hui n°35 en 1946, on note un enthousiasme, toutefois pondéré par une certaine peur de la "finesse" :

"L'exemple de 1a Suède ne saurait être intégralement proposé aux Français. Le climat de ce pays, aux hivers longs, sombres et rudes, sa géographie si différente, la faible densité de sa population, et bien d'autres éléments - quand ce ne serait que l'économie qu'il a faite de deux guerres épuisantes - lui donnent, parmi les nations européennes, une attitude très particulière. Pourtant, il est parvenu, dans le domaine qui nous occupe, à. des résultats qu'il convient de connaître et auxquels nous ne saurions rester indifférents.


L'art du home existe en Suède depuis des temps immémoriaux.Né dans la ferme,avec des caractères régionalistes très distincts, il a subi au XVIIe siècle une influence française certaine. Le home bourgeois, situé entre le manoir du seigneur et la maison du paysan, mais inspiré du premier et simplifié dans le sens de l'agrément et du confort, n'a pas échappé à l'avilissement du goût que l'on peut observer dans tous les pays du monde a l'avènement de l'industrialisme. Et ce ne fut pas seulement la classe des nouveaux travailleurs qui en fut victime, mais toutes les classes de la société. La réaction vint à la fin du siècle dernier par un retour à l'artisanat et aux copies des styles du passé. Ce n'est qu'au début du XXe siècle qu'un style proprement suédois et moderne naquit et, dès les dernières années de la guerre de 1914, s'orienta vers une rénovation de l'industrie. Des connexions s'établirent entre artistes et industriels et les usines qui avaient pris la tête de ce mouvement connurent, dans le monde entier, un succès dû aussi bien à la supériorité de leurs dessins qu'à la qualité de leurs produits sous l'égide de la « Société Suédoise d'Arts et Métiers », organisation fondée en 1845 et soutenue par l'État, le mouvement s'étendit et beaucoup d'industriels, dès 1920, comprirent l'intérêt qu'ils avaient a employer des artistes, non seulement comme créateurs de modèles, mais aussi comme chefs de fabrication. Le résultat ne se fit pas attendre et la production des industries suédoises s’améliora vite. L'ameublement surtout connut les bienfaits de cette organisation nouvelle, soutenue par une habile campagne de propagande en vue d'améliorer le goût du grand public. Des expositions, des conférences, des cours, des publications tendirent à élever le niveau artistique de l'habitat des classes à petit revenu, montrant la nécessité d'accorder davantage l'ameublement du home avec la vie moderne, de le mettre en harmonie avec les besoins présents. Il était inévitable que ce mouvement prît un caractère social. Et c'est le résultat de ces efforts qui est présenté dans ces pages.

Certes, nous n'avons rien à envier aux formes de ces meubles dont la froideur nous déconcerté un peu, mais il règne dans ces intérieurs si modestes, et qui sont bien souvent construits à 1'aide d'éléments démontables par les occupants eux-mêmes, une atmosphère nette, fleurie, heureuse que beaucoup de nos ensembles bourgeois, bien que plus cossus, ne connaissent pas. C'est en tout cas sur cette composition du mobilier par éléments juxtaposables et qui’ permet d'agrandir le volume de rangement suivant l'augmentation des besoins, qu'il convient d'attirer l'attention; sur le fait, aussi, que cette conception « accordéon », si l'on peut dire, ne conduit pas, du point de vue esthétique, à des résultats désastreux. Ce qui montre combien l'étude des éléments est bien faite.

Et que l'on nous permettre de relater cette remarque de notre correspondant qui, revenant de Suède [certainement Jean Royère], nous disait : « C'est un étrange pays dans lequel il semble impossible de trouver, dans les boutiques, quelque chose de vilain! » N'est-il pas étonnant que pareille impression puisse être produite sur un parisien d'une excellente culture, accoutumé à vivre dans un milieu de haute bourgeoisie, parmi l'élégance et le bon ton? C'est en tout cas à l'avantage de cette collaboration entre industriels et artistes, que nous n'avons cessé de préconiser ici pour notre pays et que les Suédois ont réalisée de façon si heureuse et depuis assez longtemps pour qu'elle porte ses fruits. Il n'est pas jusqu'aux vendeurs des magasins de meubles qui ne soient éduqués avec soin, ne pouvant exercer ce métier sans avoir satisfait à des épreuves imposées par un organisme d'État. Quoi de plus logique au demeurant? On sait peu en général l'influence que peuvent avoir ces intermédiaires, intitulés souvent « décorateurs » et qui n'ont de ce métier que le nom. Rémunérés en France le plus souvent « à 1a guelte », ils ont avantage à vendre. Quant à la qualité de ce qu'ils conseillent, c'est bien le cadet de leurs soucis. Ce n'est pas ainsi que l'on pense en Suède où des brochures sont distribuées aux jeunes mariés par lesquelles ils sont avertis des erreurs qu'ils pourraient commettre en s'installant, mis en garde contre les méthodes et habitudes surannées, conseillés sur l'emploi de leurs fonds par l'exposé d'un budget-type, etc... Et ce sont de pareils usages auxquels nous voudrions que l'on donnât ici droit de cité.
"






deux petites tables d'Elias Svedberg, d'après zimmerdahl.se
via Treaddwaygallery

via Flickr
via 1STDIBS

via 1STDIBS et  wigerdia


Maintenant, continuons notre petit tour dans les archives où la revue Maison Française offre un article complet sur la production suédoise en avril 1948, et beaucoup d'illustrations... Non pas des meubles et objets isolés mais des ambiances et des ensembles réalisé par l'équipe Svedberg - Sampe. Cependant, après un tout petit saut dans le temps permis grâce à un article plus récent du Décor d'aujourd'hui relatant une exposition présentée en 1952 aux Galeries Lafayettes, le constat semble tragique : rien n'a changé ! Et c'est la déception... la production scandinave devient lassante et le ton critique, l'on sent une lassitude devant ce "style suédois" trop fin, trop neutre :

"La Suède a depuis longtemps étonné l'Europe par la qualité esthétique de sa production industrielle pour tout ce qui touche au décor de la vie. Nous avons été parmi les premiers à vanter ce que pouvait présenter de neuf, de sain, de logique, les intérieurs ainsi réalisés. Les Galeries Lafayette ont exposé des bibelots et des meubles achetés en Suède et, à cette occasion, nous avons été surpris de constater combien peu était sensible une évolution parmi ces objets. Une épuration des formes seule est manifeste. Nos jeunes décorateurs français ont été naguère, très fortement influencés par ces meubles, mais il ne nous est pas désagréable d’observer qu’ils ont su se débarrasser de leur aspect squelettique et engraisser de chair et de muscles ce qui s’ofirait à eux assez dépourvu en somme de ces attraits. Ce qui était un aboutissement pour les industriels suédois a été pour nos artistes le point de départ de substantiels développements. Occasion que nous ne pouvons manquer de saisir pour vanter ces échanges internationaux et rendre un juste hommage à notre Direction des Affaires culturelles du Ministère des Affaires Étrangères et à notre Association Française d’Action Artistique."

Une lassitude qui interroge le regard porté sur le mobilier social et démocratique : la pérennité que l'on autorise au même moment pour les modèles du milieu des années 1930 créés par des grands noms que sont Aalto, Mies van der Rohe, Perriand, et quelques autres ayant débuté dans le luxe, ne semblent pas autorisée dans la contrainte du mobilier social...Il y a une distance qui s'amorce déjà entre le "chic" et le "simplement fonctionnel", entre le luxe et le démocratique... Mais la crise n'est pas encore là, elle ne fait que s'annoncer dans les coulisses !




illustrations via Maison française, avril 1948



Mobilier suédois (Elias Svedberg, NK) aux Galeries Lafayettes en 1953 via Décor d'aujourd'hui