mercredi 15 février 2012

Maison Minima // Nelson et Perriand

croquis de la "Maison familiale Minimum", Art et décoration, n°7, 1947

La revue Art et Décoration, à la manière de Mobilier et Décoration, reste  longtemps callée sur l'Art déco et le luxe moderne, passant ainsi partiellement à côté du modernisme social ; il faut pourtant reconnaitre que l'article rédigé dans le numéro de juillet 1947 sur l'Exposition internationale  complète bien le regard des autres revues centrées sur Lods, Perret ou Sonrel (Exposition internationale // urbanisme et habitation) . On y découvre surtout - un vrai régal - cinq belles photographies prises à l'intérieur de la singulière "Maison  familiale minimum" de Paul Nelson aménagée par Charlotte Perriand.

The magazine Art et Décoration, callee remains long on Art Deco and modern luxury, and partly from beside the social modernism, we must nevertheless recognize that the article written in July 1947 on the International Exhibition of urbanism and housing complements the look of other journals (focusing on Marcel Lods, Auguste Perret or Pierre Sonrel). It reveals above all - a real treat - five beautiful photographs taken inside the singular "Minimum Family Houses" of Paul Nelson furnished by Charlotte Perriand.


Le célèbre numéro 13-14 de l’Architecture d’Aujourd’hui daté de septembre 1947 sur le thème du Brésil s’achève par une brève description critique de l’Exposition internationale de l’Urbanisme et de l’Habitation. Aux côtés de la modernité sans concession d’Oscar Niemeyer et de Lucio Costa qui mettent en œuvre les croquis de Le Corbusier, le portrait tracé par la reconstruction européenne parait alors terne et sans intérêt. Pierre Vago donne le ton, affirmant dans l’introduction de l’article que « dès l’annonce de cette exposition, nous avions fait connaitre notre opinion sur son principe même : nous étions " contre ". C’est que l’opportunité d’une telle manifestation (en ce moment et à Paris) nous paraissait douteuse ». Le ton reste critique pour l’ensemble des sections, la française étant implacablement jugée : « malheureusement, nous ne trouvons aucune doctrine véritable à la base des divers travaux, les efforts dans ce sens variant pour la plupart du temps au gré des conjonctures locales, politiques ou sociales et du talent des personnalités qui sont en charge de ces études, ainsi que de leur capacité de faire admettre certains principes élémentaires par des organismes qui ne sont souvent pas plus informés que le grand public ». Un rejet malencontreux car, à défaut de compromis, les précurseurs du Mouvement moderne passent alors à côté des idées de leur temps...

Ceci explique la relative absence des modernes radicaux dans l'Exposition, l'Atelier de Corbu ne présente rien de complet, Jean Prouvé et René Herbst sont absents... Cependant, atypique dans cet évènement où le principe de l'appartement et de l'Immeuble d'Etat s’impose, la maison familiale et minimale de Paul Nelson figure le plan idéal d'un pavillon-type d'une modernité poussée, tout en obéissant strictement aux normes imposées par le MRU. Les auteurs de l'article d'Art et Décoration remarquent en effet que la Suisse et surtout la Suède (Nordiska Kompaniet // Cité de Malmö) réalisent déjà en grande série des pavillons préfabriqués, mais la France est en retard, alors même que les sinistrés demandent des logements d'urgence. Cependant, comme pour les préfabriquées de Jean Prouvé, les coûts de ces pavillons-types ne correspondent pas aux budgets d'un Gouvernement  préférant se contenter de baraquements provisoires en bois - suivant les plans de la guerre 1914-1918... Le temps du pavillon "définitif" ne viendra que bien plus tard avec les maisons Courant en 1954. Cependant, dès 1945, le Ministère garde l'idée de réaliser des cités pavillonnaires, suivant une politique oscillant entre la propagande de la périphérie pavillonnaire américaine et les reliquats historiques du modèle patronal des cités-jardins - tout cela dans l'attente improbable d'une initiative privée ou d'une réparation par l'Allemagne : c'est dans ce flou que sont édifiés les 56 pavillons de la Cité expérimentale de Noisy-le-Sec.

On retrouve le même espoir dans les trois exemples de maisons françaises présentés à l'Exposition de 1947 où figure celle de Paul Nelson. Ce franco-américain, formé à Princeton et à l'ENSBA auprès d’Auguste Perret, est très impliqué dans les différents évènements français et conseiller auprès du Ministère de la Reconstruction depuis la réalisation de l'Exposition des techniques américaines en 1945. Il appartient aussi au petit cercle d'intellectuels qui entourent Auguste Perret. Il restera fidèle à son pays d'accueil, se faisant naturaliser en 1973 et demandant à être enterré dans le petit cimetière marin de Varengeville-sur-Mer aux côtés de son ami Georges Braque... La boucle est ainsi bouclée !

On doit donc décrire cette Maison Minimum comme un objet singulier. Les techniques de pointe y sont utilisées : pierres préfabriquées, charpente métallique à très faible pente, revêtement en plasterboard, chauffage central. Nous remarquons surtout la kitchenette sans coin repas ouvrant d’un côté sur un cellier et de l’autre sur une salle de séjour avec laquelle elle communique par une porte et un passe-plat. Concernant cette modernité du plan, on note surtout la division très marquée jour-nuit, avec une porte dans la salle de séjour qui ouvre sur un couloir distribuant trois chambres et une salle de bains.




plan de la "Maison familliale Minimum", Art et décoration, n°7, 1947

Le mobilier de Perriand est tout aussi atypique. Au moment où les créateurs de modèles de meubles pour la série gagnent leur première victoire et imposent leurs marques dans un mobilier en chêne aux coupes nettes suivant l'école instaurée par René Gabriel et Marcel Gascoin, le style de Perriand s'inscrit de façon anachronique. L'inspiration rustique d'avant-guerre apparait encore très présente dans son mobilier à vocation sociale (fauteuil créé en 1935), les sections rondes des bois répondent bien à la tradition du meuble rural mais ils apparaissent au même titre comme un refus d'obéissance à la droiture des coupes imposées par la mécanisation. Charlotte Perriand préfère ainsi mettre en valeur l'esthétique de l'artisan en abaissant relativement le prix grâce à un bois de "second choix", échappant alors à la règle du chêne pour adopter le pin avec des assemblages traditionnels correspondant à un goût montagnard évoquant ses propres souvenirs d'enfance.

On peut aussi remarquer l'étagère et les panneaux coulissants au niveau des fenêtres, ainsi que les ouvrants qui évoquent l'inspiration "japonaise" de Charlotte Perriand ; celle-ci intervient visiblement très en amont dans le projet architectural - ce qui se présente alors dans très peu de cas, le plus connu étant celui de Gascoin et de Lods pour l'Unité de voisinage de Sotteville-lès-Rouen, alors même que s'annonce (plus ou moins ouvertement) le célébrissime trio Prouvé-Perriand-Corbu dans l'Unité d'habitation.







photographies de la "Maison familliale Minimum", Art et décoration, n°7, 1947

à droite, couverture d'Art et décoration, n°7, 1947

Pour en savoir plus (en sachant que cette maison minimale n'y est pas illustrée, d'où le plaisir de la redécouvrir dans les archives), il faut consulter l’ouvrage de référence des amateurs de Charlotte Perriand : l’importante monographie de Jacques Barsac Charlotte Perriand. Un art d’habiter éditée par Norma en 2005. On y apprend que Charlotte Perriand est à cette époque écartelée entre Le Corbusier et Paul Nelson, deux « géants » qui feignent s’ignorer, et tous les deux formés par Auguste Perret...

Concernant le mobilier, il correspond aux modèles que Charlotte Perriand dessine avec Pierre Jeanneret dans les années 1930 et déjà bien connus en 1938, figurant notamment dans un aménagement de chambre d’hôtel (lit, chevet), la table et la bibliothèque sont esquissées en 1940 avant d’aboutir en 1945. Le tout est édité à partir de 1947 par « L’équipement de la maison », entreprise grenobloise, mais leur réalisation nécessairement artisanale rend les prix très élevés, voire « un peu effrayant » (J. Barsac, p.273).

planche du catalogue "l'équipement de la Maison", Barsac, Charlotte Perriand, Norma, 2005, p.274-275

Charlotte Perriand et Paul Nelson, Barsac, Charlotte Perriand, Norma, 2005, p.290