vendredi 17 février 2012

Hôtel Normandie // Renou et Genisset

fauteuil conçu pour l'hôtel Normandie au Havre, Renou et Genisset, collection GG

Acquis au flair - ce qui arrive assez rarement - nous avons finalement identifié ce modèle de fauteuil : une création pour Le Havre... Il est dessiné pour l'hôtel trois étoiles nommé "Normandie" donnant sur le bassin du Commerce, un petit bijou architectural de la Reconstruction bien connu des Havrais. Par chance, les décorateurs des chambres sont André Renou et Jean-Pierre Genisset qui participent au Salon des Artistes décorateurs de 1949 sur le thème de la chambre d'hôtel dans une section dirigée par René Gabriel (SAD n°35 // catalogue). On y découvre donc le mobilier des chambres du Havre - dont ce fauteuil...

Feeling acquired, which rarely happens, we figured out this model of armchair: a creation for Le Havre ... Designed for the three star hotel named "Normandy" overlooking the basin of Commerce, this Reconstruction architectural gem of Jacques Poirrier is well known in Le Havre. Fortunately, the designers of the rooms are Andre Renou and Jean-Pierre Genisset (see biography on Docantic website) participating in the Salon des Artistes decorateurrs 1949 on the theme of hotel bedroom. It reveals so the furniture in the rooms of Havens - whose this chairs of "GG collection" ...


Sur le site Lehavredavant.canalblog, nous trouvons les détails suivants : "Le nouvel hôtel a été construit de 1948 à 1951 par Jacques Poirrier, Henri Daigue et Robert Royon. Il se situe en bordure du bassin du Commerce, non loin de la place du Général-de-Gaulle, aux 1 et 3, quai George-V. Ce nouvel et vaste édifice est l'un des premiers équipements réalisés après la guerre au Havre. Le permis de construire date de 1947 et l'hôtel ouvre finalement ses portes en 1951. Il contient alors 80 chambres et recevait, entre autres, nombre de notables et d'artistes. Son premier directeur était M. Bourdonnat."


Hôtel Normandie ***, 1947-1951, Le Havre via Lehavredavant canalblog


Décor d'Aujourd'hui, 1949, n°51, pp. 38-39


Décor d'Aujourd'hui, 1949, n°51, détail p. 39

Mobilier et décoration, 4ème trimestre 1949, p. XVI


Un regard en détail montre la qualité exceptionnelle de cette réalisation. L'histoire des "fauteuils ponts" (nommons-les ainsi), adaptation des fauteuils transat pour les intérieurs, serait à écrire mais on peut déjà voir un modèle de Marcel Gascoin présenté à l'Exposition Internationale de 1937 (voir illustration dans Art Présent n°1 // Reconstruction), et de René Gabriel qui rentre également dans ce jeu de construction architecturale du fauteuil. Difficile d’en faire une liste exhaustive mais celui dessiné par Renou et Genisset est incontestablement particulièrement généreux, en ce qui concerne les matières et également le confort, et d’une rigueur constructive exceptionnelle.

On comprend en l’observant le caractère propre de ces créateurs qui ont une double appartenance, à la fois impliqués dans l'U.A.M. (donc modernes, rationnels, économes) et responsables de La Crémaillère (donc du confort, de l’abondance, de la générosité). Un paradoxe qui engendre une modernité minimaliste dans la forme conjuguée à une certaine épaisseur : comme l'ajout de deux coussins "lourds" sur le tissu qui offre une assise très agréable et donne finalement sens au principe moyennement confortable du traditionnel tissu flottant entre les deux barres du fauteuil transat habituel... De plus, si le principe du pont offre un support d'assise économique et architectonique, l'ajout des gros coussins recrée un fauteuil visuellement assez traditionnel… Ici la nouveauté est présente mais cachée, comme pour ne pas choquer certaines conventions.

Il en est de même de la structure en bois minimaliste dans son dessin mais réalisé avec des éléments de chêne très épais, d'une section de trois centimètres et demi (René Gabriel étant à trois et Marcel Gascoin descendant encore en dessous). Outre une générosité aujourd'hui inimaginable dans un hôtel trois étoiles (et même dans un cinq étoiles), ces meubles délimitent surtout une frontière dans le style Reconstruction : celle située du côté des meuble de grand magasin où l'épaisseur de matière remplace l'ornement dans l'affirmation visuelle de la qualité du meuble, celle du style Dudouyt qui donnera naissance à des Guillerme et Chambron.

Cette logique de l'épaisseur est déterminante dans l'après-guerre car elle traverse les imaginaires modernes et traditionnels. L'art déco finissant doit ainsi sa profonde modernité à un affinement, une noble légèreté des formes comme signe de qualité, s'éloignant du relatif "mauvais goût bourgeois" des grands magasins qu'incarnait le Foyer d'Aujourd'hui au Salon des Arts ménagers avant la guerre. Chacun se place ainsi sur le fil du rasoir entre « noblesse » et « bourgeoisie », dans le combat mené depuis le Directoire et le Biedermeyer. On peut ainsi replacer sur un fil interprétatif la modernité robuste chez Prouvé et Perriand, la rusticité minimaliste chez Gabriel et Gascoin, l'historicité précieuse d'un Adnet, la légerété métastable d'Hauville et des frères Perreau ou au contraire la générosité rassurante de Renou et Génisset ou de Gustave Gautier : ces liens avec le passé sont inévitables et heureusement maîtrisés, un contrôle qui va lentement permettre de s'en émanciper...