jeudi 15 mars 2012

Architecture d'urgence // histoire à écrire


baraquement près du Bassin du Roy, Le Havre, fonds des Musées historiques

Sur ce blog, le libellé urgence donne accès à une série d'articles consacrés aux logements et aux meubles d'urgence en France, après les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Rappelons juste que les sinistrés sont alors les plus nombreux dans toute l'histoire des catastrophes dites humaines ou naturelles (10.000.000 d'Européens). Une histoire qui, justement, n'a jamais été écrite et semble ne pas vouloir se transmettre dans un refus d'envisager l'inimaginable ! Et l'on reproduit donc toujours les mêmes erreurs...

On this blog, the label urgence gives an access to a series of articles devoted to emergency housing and furniture in France, after the World War II. Just remember that victims are the most numerous in history of human and natural disasters (10 million Europeans). A continental story, precisely, was never written and seems not to want to convey in a refusal to imagine the unimaginable! Then we redo the same mistakes ...


Qu'est-ce qu'un logement d'urgence ?

Contrairement à la reconstruction qui répond à la question urbaine sur le long terme, on parle d'urgence dans la mesure où les constructions suivent immédiatement les destructions et permettent de reloger "rapidement" les sinistrés (principalement de 1945 à 1947 après la Seconde Guerre mondiale). On peut en distinguer quelques grands types : les maisons "catastrophes" construites à partir des débris, les baraques provisoires destinées à être détruites, les baraquements définitifs qui sont en général des maisons préfabriquées importées et, enfin, les abris réaffectés : le plus souvent d'anciens camps militaires (parfois d'ouvriers, de prisonniers, voire de déportés...).

Au Havre, les chiffres n'ont pas encore été fixé par un travail sérieux mais on peut les estimer à partir des données "officielles" et des articles de presse : 4.000 logements en tout pour un besoin estimé au moins quatre fois supérieur... Ce qui correspond finalement à la moyenne nationale avec 100.000 logements construits pour un besoin exprimé de 400.000 ! Ceux qui ne trouvent pas de place restent éloignés de la ville où cohabitent dans les immeubles épargnés, en attendant mieux...

Sur ces 4.000 logements d'urgence havrais, la plupart des constructions se font avant 1947 car, à partir de cette date, le budget du provisoire est réorienté vers la réhabilitation des camps de soldats (les "camps cigarettes"). On compte 1630 logements d'urgence en juin 1946 : 470 maisonnettes en briques de récupération (maisons "catastrophe" et cités commerciales) ; 700 baraques en bois (préfabriquées françaises) ; 170 maisons "suédoises" (en bois) ; 290 préfabriquées américaines (en papier compressé). A cette liste vont s'ajouter 1.550 logement dans trois "camps" (réhabilités entre 1946 et 1948) : 300 dans le camp François-Ier ; 650 dans la forêt de Montgeon ; 600 à Gonfreville-l'Orcher.

Vers 1947, ce sont donc 3.200 logements d'urgence qui sont réalisés, d'autres seront construits jusqu'en 1949 permettant sans doute d'approcher le chiffre officiel de 4.000 avant que la construction des logements d'urgence s'arrête définitivement. Car les conclusions de trois premières années d’expériences en matière d’urbanisme, publiées par le Direction générale de l’urbanisme et de l’habitation du Ministère de la reconstruction et de l’urbanisme en 1948, consiste à dire qu'il faut « éviter le gaspillage » - et abandonner la logique d’étalement pavillonnaire qui coûte 10 à 20% plus cher en réseaux et en construction (sans compter la mise en commun des toits et des murs). Ceci marque l'arrêt des « maisons préfabriquées» ou « maison de transition » comme possibilité pour le définitif – on passe à l’urbain, à l'immeuble. Un changement après des années d'hésitation marqué par un basculement politique, alors que le Ministère passe aux mains d’Eugène Claudius Petit.


baraque américaine d'après le modèle Nissen, Exposition de 1945 via Architecture française juillet 1945

Comment passer du provisoire au définitif ?

Malgré le manque relatif de provisoire, la démographie de la ville évolue rapidement, en considérant que sur les 160.000 habitants du Havre avant-guerre, 80.000 sont déclarés sans-abri :

40.000 hab. en 1944 ; 100.000 hab. début 1946 ; 107.000 hab. mars 1946 (recensement) ; 124.000 hab. fin 1947 ; 139.000 en 1954 ; 185.000 en 1962. Début 1946, le retour à 100.000 habitants correspond à un "surpeuplement" lié aux squats, aux saisies et aux cohabitations de plusieurs familles dans un même logement. Entre 1946 et 1947, le passage de 100.000 à 120.000 habitants semble directement associé à la construction des baraquements provisoires mais ces 20.000 premiers habitants n'y restent pas pendant toute la reconstruction.

Les logements provisoires servent finalement de "sas" entre l'urgence et le définitif, pendant une quinzaine d'année. Au fur et à mesure que le relogement dans le définitif s'effectue (majoritairement entre 1951 et 1956), des places se libèrent et d'autres sinistrés voient leur demande de logement provisoire acceptée. Le processus va continuer pendant la construction des grands ensembles en périphérie de ville dès la seconde moitié des années 1950. C'est ainsi que le provisoire dure et que le profil social de ses habitants va évoluer : la Reconstruction en France ayant tendance à commencer par les beaux quartiers pour s'achever dans le logement social !

Les erreurs de l'habitat d'urgence

Outre le fait de manquer en permanence de ce type de logement, cette période est marquée par de graves erreurs stratégiques. Elles sont inévitables et nombreuses, ne pouvant être constatées qu'a posteriori.

La première fut la destruction des bois dans les décombres en 1944 et 1945, débités pour faire du chauffage (alors qu'il existe une forêt près de la ville) : le manque de grandes pièces de charpente va bloquer l'achèvement des toitures sur les maisons catastrophes.

La deuxième a été l'implantation des maisons catastrophes et de certains baraquements sur le site même de la Reconstruction... La destruction de la cité commerciale provisoire va laisser un vide dans ce domaine qui ne sera jamais véritablement comblé. Mais il faut considérer que le plan d'urbanisme définitif a mis deux ans avant d'être fixé, sans compter les problèmes de déminage et la destruction des bâtiments instables.

La troisième découle d'une politique nationale : le refus de s'intéresser au provisoire pour se concentrer sur la reprise industrielle et la Reconstruction définitive... N'ayant fait aucune recherche en cette matière entre 1944 et 1946, et refusant même les propositions d'initiatives particulières (sociétés de construction de chalets, ou même de l'Atelier Jean Prouvé), le gouvernement est finalement contraint d'importer à grands frais des préfabriquées étrangères : à échelle nationale, c'est une perte pour le budget qui se double d'une perte pour l'industrie.

La quatrième a été le mépris relatif des conditions d'existence des habitants. Aucun confort car il ne fallait pas gaspiller... mais le décalage entre le confort moderne promis dans les immeubles définitifs et la précarité de la vie quotidienne participe certainement à une mauvaise perception sociale de la Reconstruction ("ce n'est pas pour nous, c'est pour les bourgeois" peut-on lire dans un micro-trottoir).

Les réussites du provisoire !

La qualité bien connue du provisoire est celle de durer ! Si l'ordonnance de 1958 concernant la destruction des cités provisoires s'applique sur les bâtiments restant dans les villes, bien des baraquements vont survivre en périphérie et presque 1/4 des 100.000 logements d'urgence construits en France subsistent dans les années 1970. Mais les occupants ont changé, les sinistrés ayant laissé leur place à des populations autrement précaires.

La vie des familles dans les cités provisoires appartient à ces moments difficiles qu’engendrent les guerres et dont on parle peu en dehors du cercle des proches. Cependant, depuis quelques années, on peut constater que les publications et les expositions se multiplient, et de nombreuses villes se trouvent pourvues d'initiatives cherchant à recueillir une part de cette mémoire collective : Brest, Gonfreville-l’Orcher, Le Havre, Lorient, Nantes, Saint-Nazaire… Depuis peu, l’intérêt officiel s’affirme fortement et les collectivités locales soutiennent parfois des initiatives individuelles. On peut légitimement s'interroger sur les motivations profondes de ce retour vers un passé présentant pour beaucoup une part obscure que les Trente Glorieuses ont effacé, en généralisant le confort dans les immeubles et les pavillons.

L’Union nationale des cités provisoires (installée dans la baraque de Soye) a vu le jour à la fin de l’année 2009 et montre le dynamisme actuel autour de cette question. Il faut alors consulter la dizaine d’ouvrages publiés sur le sujet pour en comprendre la gestation. Les initiateurs appartiennent à la génération qui a connu dans l’enfance ces cités et se remémore à la fois l'imaginaire de leur enfance et celui du "village". Cette mémoire s’insère dans un décalage d’une cinquantaine d’années entre l’évènement, sa disparition, puis les publications d’amateurs : une nostalgie que l'on retrouve il y a trente ans dans les ouvrages photographiques sur les villes "d’avant-guerre", suivi par ceux décrivant le quotidien sous l’Occupation... Depuis dix ans, cette succession se poursuit dans la redécouverte du « temps des baraques » - avant, sans-doute, que ne s'exprime une mémoire de ce genre pour les HLM, comme celle que l’on voit déjà poindre depuis la destruction des barres en région parisienne... Des lieux qui disparaissent et ne laissent plus qu'un imaginaire parfois éloigné des réalités du temps : comme les souvenirs d'un album de famille sous un regard d'enfant.


Le Havre 1944, Roger Parry, © Ministère de la culture et de la communication
(Base mémoire : saisir loc. = 'LE HAVRE', ;date = '1944' ; recherche libre = roger parry)


Les ouvrages sur l'habitat d'urgence

L'ensemble des ouvrages ayant pour thème le relogement d'urgence après 1944 s'oriente sur les "cités provisoires" et la vie quotidienne. Ils sont généralement écrits et édités à l'initiative de certains anciens habitants. On peut aussi consulter l'ouvrage de référence de Danièle Voldman sur la reconstruction des villes françaises, ou quelques actes de colloques mais il n'existe pas d'ouvrage historique consacré à la période du provisoire et plus largement à l'habitat d'urgence...

  • Christian Bareth, L'après-guerre à Saint-Dié : l'époque des baraque, Kruch, 1996 (wikipedia)
  • Rouxel Françoise, Brest-en baraques. Histoire d'une ville provisoire (1945-1975 ), Le Télégramme Editions, 1998. (vidéo TF1)
  • Carole Pitrou et J. Munerel, les Suédoises du Calvados, ass. des locataires des Suédoises du Calvados, 1998 (site de Carole Pitrou)
  • Lionel Leprêtre, Le Portel 1944-1960 - des constructions provisoires à la reconstruction, autoédition, 2002 (site Pascal Bernard)
  • John Barzman, Gonfreville l'Orcher 1947-1980 Mémoire des cités, édition des falaises, 2005
  • Ville de Lorient, Lorient. Au petit bonheur des baraques, Liv'Editions, 2006
  • Jean-Charles Langlois, Héritier des contes de Montgeon, autoédition, 2009 (vidéo INA)
  • Joël Anneix et Daniel Sauvaget, Saint-Nazaire au temps des baraques, Liv'Editions, 2009