vendredi 20 janvier 2012

Van der Meeren // Kiel Anvers 1953

Applique, inspirée de l'Appartement modèle de Kiel, 1953, via artnet.fr

Appartement témoin ou type, en France, appartement modèle en Belgique, marquent une émulation autour du logement moderne. Voyageons en Belgique : après le temps des précurseurs et de la Reconstruction, une nouvelle génération s'impose... En 1953, "Formes Nouvelles" ouvre un appartement modèle à Evere puis 15 logements au Kiel, à Anvers, dans le grand ensemble créé par Braem, Maeremans et Maers : "Le Nouvel Habitat", ouvert de juin à juillet, accueille plus de 50 000 visiteurs. Naissance d'une hypermodernité aux marges, où l'on découvre Raymond Van Loo, Max Deyaert, et surtout le célèbre Willy Van der Meeren (ou "VDM" pour les initiés) qui édite ses premiers meubles emblématiques chez Tubax : applique, tables basses gigognes boomerang, table de repas, chaise, buffet, étagères murales,...

Show flat or flat-type in France, "model apartment" in Belgium, all mark a modern emulation around the housing. Travel in Belgium after the time of precursors, Louis-Herman De Koninck and Marcel Baugniet, when a new generation is needed ... Beginning in 1953, Formes Nouvelles opens an apartment in Evere landscape and 15 other homes on the Kiel at Antwerp: "New Habitat", opened in June and July, they welcome more visitors 50.000. Birth where we discover Raymon Van Loo, Max Deyaert, and especially Willy Van der Meeren (VDM) who publishes Tubax furniture: Applies, boomerang coffee tables, dining table, chair, wall shelves, ...


L'association Formes Nouvelles est née en 1950 sous la tutelle d'Eric Lemesre, ancien élève de La Cambre (école d'art créée par Henry van de Velde) et représentant du ministère belge de la Reconstruction. Il s'agit, comme en France, de faire connaitre les nouveautés et de renforcer, grâce à des expositions, les liens entre la diffusion, l'industrie et les créateurs ; il faut également sensibiliser le public, changer habitudes et modes de vie pour se diriger d'un pas accéléré vers la modernité (à lire : Lessen in goed wonen, Fredie Floré, 2010)

Si la porte esthétique et fonctionnelle s'ouvre largement dans l'espace des idées du mouvement moderne portées par les CIAM, il faut désormais passer à l'échelle de la grande diffusion, de la grosse industrie. Pour en défendre le principe, les idéaux de gauche sont invoqués sans complexe par l'architecte Braem, qui les exprime dans le plan de la Cité modèle du Kiel d'Anvers. Il affirme ainsi un autoritarisme planificateur nécessaire à la construction de l'espace collectif, à mi-chemin entre le rêve corbuséen et les futurs grands ensembles français (voir colloque sur la réception de l'architecture moderne, p.217). Ce sera l'expression architecturale d'un modernisme socialo-industriel, plutôt rigide, disons dans la ligne des volontés d'une intelligentsia stalinienne... Contraste total avec l'aménagement intérieur, car, dans le modèle de VDM, c'est au contraire une sensation de liberté individuelle qui s'exprime. C'est une autre gauche qui se révèle à l'intérieur des plans urbains rigides (que l'on situera à droite en France, du côté semi-conservateur d'un Auguste Perret). Admirons donc ici l'esprit anarcho-individualiste, celui qui aime tant la Belgique, dans un bel amour réciproque. Tout ceci est profondément politique !


Appartement modèle d'Anvers, via rvdgallery_be

Appartement modèle d'Anvers, via Meubles et décors, aout 1953

Appartement modèle d'Anvers, via Art Nouveau & design, éditions Racine, Bruxelles, 2005

Si, en France, la transition vers la grande diffusion se fait - disons - à partir de 1954, autour d'un assez grand nombre de créateurs et d'éditeurs, elle arrive un an plus tôt en Belgique et se cristallise brutalement autour d'un nom ou presque : celui de Willy van der Mereen. Celui-ci réussit tout ce que l'époque pouvait attendre en initiant de multiples rapprochement : il est architecte et dessine bâtiments, logements et équipement, il supervise et aménage des appartements modèles qui connaissent un important succès auprès des médias et du public, et il obtient une aide concrète de l'industrie avec la marque Tubax. Si l'on y ajoute un véritable souci d'abaisser les coûts et de s'intégrer à une politique sociale plus concrète que théorique, alors on peut véritablement parler d'un sans-faute.

C'est en cela que l'Appartement modèle de VDM du Kiel est un marqueur historique, celui d'un élan qui ne s'est finalement pas interrompu depuis Van de Velde et sa volonté ouverte de bousculer par l'art les conventions et les normes sociales, en partant de l'individualisme. Là nait une possible invention vers l'ailleurs, l'inconnu, la zone du dehors deleuzienne, ou la folie foucaldienne - même si dans le modèle industriel-social cette folie est enfermée dans le cadre rigide d'une architecture de barres suspendues hors-sol pour libérer au mieux l'espace du "commun". Quoiqu'il en soit, dans cette tension exacerbée, à partir de 1953, et surtout de 1955, avant d'être sanctifié par l'Expo-58 de Bruxelles, le souffle d'un "design moderniste", économique, léger et adaptable monte en intensité...

On peut ainsi goûter avec plaisir ce fleurissement précoce et inattendu de formes nouvelles qui étaient alors inimaginables à échelle industrielle, en dehors des produits destinés à la middle class des Etats-Unis... VDM invente pour ces logements populaires, en toute liberté, des meubles neufs et il pense déjà à toutes les conséquences de l'espace ouvert que prône les architectes du béton, où le mobilier peut donc se promener avec légèreté à travers l'habitation. Il reste fonctionnel, puriste, utilise les matières économiques, mais balaye aussi les conventions : le tube métallique se coude, mais pas seulement rationnellement, il démultiplie les jeux pour tresser des branches, il surprend en trichant sur l'équilibre apparent avec d'improbables jeux de porte-à-faux. Il y a aussi la couleur des Formica qui s'éclate dans tous les sens, sans règle véritable - car tout peut bouger. On ne peut donc faire un "ensemble" en anticipant tous les goûts et tous les changements.





détails de l'équipement de l'appartement modèle d'Anvers, via Meubles et décors, aout 1953

Cependant, de loin en loin, on observe que le rationalisme d'après-guerre s'éloigne et devient finalement un vocabulaire au service d'une grammaire formelle. La forme nouvelle aboutit, évidement, à un formalisme. Anticipant le style "pop" de la seconde moitié des années 1950, VDM joue finalement le Chant du cygne, donne le bouquet final de la modernité, car nous pouvons déjà sentir qu'aux yeux des acheteurs, elle n'est pas tant un projet collectiviste qu'un faire-valoir à disposition d'un consommation (que l'on dira postmoderne). VDM ne pouvait pas le deviner : il voyait dans cette liberté formelle l'instrument d'une désaliénation, que l'on dira gramscienne, mais sa nouveauté et sa légèreté connaissaient le succès pour son "exotisme", comme "nouveauté abordable" et "surprise à consommer".

Réside ici tout l'écart entre création et réception. Cherchant la liberté, la création s'étonne toujours d'une réception qui l'enferme dans la prison normative de l'air du temps. C'est là, aussi, que s'explique le succès actuel pour ces formes exubérantes du modernisme, qu'il s'agisse des meubles de Jean Prouvé, de Charlotte Perriand ou de Van der Meeren, car ces antiquités (évoquant des génies en leurs temps) font toujours et encore appel à nos réflexes consuméristes, dans une accumulation capitaliste qu'il faut bien placer à l'opposée de la légèreté recherchée. L'amnésie post-historique nous les montre comme des beautés, en les puisant dans une histoire politiquement oubliée... Que de paradoxes !

tables "boomerang", via Mondoblogo

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