lundi 2 janvier 2012

Kitchen stories // La Reconstruction

La cuisine "d'autrefois" via Techniques et architecture 1947, n°5-6 série 7 p. 243

Dans l'imaginaire du mouvement moderne, les cuisines d'autrefois ont en commun l’image désuète d’une promiscuité malsaine, conduisant parfois à dormir dans une salle-cuisine ou un office-cuisine pour des raisons de chauffage. Dans le regard des modernes, la cuisine est le lieu même de l'inacceptable, de la saleté, de la pauvreté, du confinement : le monde rural, la famille d'ouvriers, le carcan des domestiques... C'est ici que se concentre la misère sociale aux yeux des puristes modernes qui poursuivent leur lutte contre la "pièce à feu" d'un "sombre Moyen Âge" catholique ! Ces lieux renfermés et odorants symboles de misère humaine apparaissent inévitablement à l’opposé des espaces nobles, lumineux, aérés, que figurent le salon et le séjour. Ils sont tout au contraire des marques de la distinction, c'est à dire le luxe de l'inutile. Ici, et non là-bas, on peut vivre en société chez soi, l'homme n'est pas condamné à boire au troquet et à fuir sa mégère, mais il peut prendre un verre chez lui et venir avec ses amis pour présenter son logement, sa belle décoration, ses meubles, sa femme, ses enfants. Quel progrès ! Révolution dans la reconstruction : cuisine et salon se rapprochent, les symboles basculent ! Résumé d'une brève étude ci-après...


En s’intéressant à l’habitat urbain collectif, la reconstruction ouvre un moment-clef d’interrogation où se rencontrent différentes visions sur le logement liées à une prise en compte de la disparition programmée de la main d’œuvre domestique et  ‑ c’est au moins aussi important ‑ de l’ajout systématique d’un chauffage central ou collectif. La cuisine se trouve implicitement émancipée de l’imaginaire du « foyer central » et d'un entassement jugé précaire.
La liberté qu’offrent un chauffage égal dans toutes les pièces et un espace réservé à la « vie privée » de la famille (où s’insèrent uniquement les invités, sans la pesante présence des domestiques) permet de repenser librement la disposition des pièces et leur surface. Bien que des coupures persistent partiellement, les plans vont progressivement s’émanciper de la dichotomie privée/public et de la contrainte du feu central, pour s’intéresser de plus près à l’agencement logique des fonctions, des usages, de tous les nouveaux désirs liés à l’habitation : manger/recevoir, se distraire, éduquer/surveiller les enfants, dormir, etc. Les fonctions se déploient en s'ajustant à des groupes thématiques, des pièces d’habitation jusqu’alors méconnues se systématisent dans l’après-guerre, comme la "salle de séjour" (reliée plus ou moins ouvertement à la cuisine), la chambre d’enfants, la petite pièce de bureau, de rangement...
Le dogme fonctionnaliste provoque ainsi le rejet des modèles traditionnels qui s’imposaient auparavant : soit le feu central, le cœur chaud de l’habitat supposé primitif, que l'on retrouve dans les maisons rurales et ouvrières, où l’on imagine la cuisine comme une pièce déterminante car elle apporte aussi le chauffage – c’est un schéma que l’on redécouvre ponctuellement dans l’Exposition de 1947 sur la reconstruction, soit le groupe cuisine-office de l’habitat urbain dit bourgeois où la cuisine est la pièce des domestiques. Il faut l'éloigner de l’espace des maîtres pour éviter les odeurs, la proximité gênante du personnel de maison, et surtout une trop forte chaleur provoquée par le doublon du chauffage et de la cuisinière (pour reprendre la définition du Larousse ménager de 1925).

René Gabriel, cuisine-type des établissements Harmand - via Nouveau Larousse Ménager, 1925
Bien que le temps ne soit pas encore celui d’une « cuisine à vivre », car la peur hygiéniste moderne impose l'usage d'un cloisonnement partiel, quelques tentatives sont menées avant la Seconde Guerre mondiale pour ennoblir cette pièce. René Gabriel – proche des Arts and Crafts et sans doute inspiré par les suédois Carl et Karin Larson – a conçu une cuisine pour Harmand en 1925 figurant un espace de vie réenchantée – aéré, coloré. Le tabou d’une cuisine montrable, proche de la salle, tombe lentement dans la "maison bourgeoise" et celui-ci continue l’expérience après-guerre dans une cité ouvrière construite à Roubaix-Tourcoing en 1945, où il utilise un passe-plat entre cuisine et salle à manger, les deux pièces étant contigües. Dans l'habitat social, la cuisine est inévitablement un espace à vivre...
Le passe-plat puis l'ouverture entre cuisine et coin repas deviennent vite les signes de reconnaissance des architectes modernes après-guerre, à l’instar de Le Corbusier qui présente un aboutissement de cette logique dans son projet pour l’Unité d’habitation de Marseille. Dans ce cas particulier, la cuisine devient un espace ultra-réduit et caché (en perspective) – car le Mouvement moderne conserve aussi son regard social sur les pièces et leurs fonctions… La cuisine est uniquement un lieu "de préparation" et se doit d'être ultra-hygiéniste ! C'est ainsi que par un étrange phénomène, l'endroit où l'on passe le plus de temps dans le foyer devient le plus petit de la maison ! Il est vrai que les architectes sont des hommes voyant la "femme moyenne" tristement occupée dans sa cuisine. Oui, bien entendu, c'est toujours une projection sociale qui domine, plus qu'une réalité prétendument fonctionnelle ou rationnelle. Plutôt que la recherche d'une simplification de la vie de la ménagère, voyons ici une manière de juger une activité en fonction d'une catégorie. Une femme moderne ne sera ni une ménagère ni une domestique, elle sera évidement un homme et un vrai, c'est à dire qui ne fait ni la cuisine ni le ménage... Le bon, le vrai et le digne travail ne se trouve pas chez soi. ce serait trop facile.


Cuisine dans une Unité d'habitation, Le Corbusier, projet de 1947, via musée-gourmandise.be


Cuisine semi-ouverte sur séjour, ISAI du Havre, Auguste Perret, 1947

Logis 49, Marcel Gascoin, Salon des arts ménagers, 1949

La nécessité d’une cuisine proche de l’espace de vie, illustre surtout un basculement des mentalités : même si la cuisine reste un espace à part que l’on refuse d’intégrer pleinement comme lieu non-secret, dans la plupart des cas, le lieu de préparation des repas parvient cependant  à se rapprocher des espaces de vie et gagne donc indirectement une petite part de noblesse. La frontière cuisine-salle se limite à une porte (Lurçat), un mince couloir (Persitz-Héaume), un passe plat (Gascoin), un buffet bas (Corbu), une cloison pliante et coulissante (Perret)... Les architectes vont – bien entendu – tendre à réduire en taille ce lieu qu'ils jugent socialement peu gratifiant, en le rationalisant sous prétexte de ne pas faire perdre de temps à la ménagère, pour au contraire amplifier les pièces nobles que constituent la salle et le séjour qui fusionnent alors en une « salle de séjour » que l'on traduit déjà par l'anglicisme living-room.
Ayant pour but de limiter le travail domestique, cette mini-cuisine semi-ouverte semi-secrète de la Reconstruction va paradoxalement se redilater dans la société de consommation. Elle va continuer son chemin et poursuivre une quête inévitablement "à l'américaine" à la fin de la reconstruction. Dans le logement populaire standardisé de nos HLM, le bloc-gaine oblige le plus souvent à glisser l'entrée ou un couloir entre la cuisine et la salle de séjour. Mais cette limitation des expérimentations dans la réalité des chantiers est compensée par l'amplification des rêves. C'est alors que la cuisine redevient une pièce indépendante que l'on redécouvre au Salon des arts ménagers et qui se transforme en spectacle où viennent poser les vedettes de l'époque. Le temps des logements "Paris Match" illustre de moins en moins un espace pratique et de plus en plus un lieu de démonstration futuriste. Faut-il le préciser ? Oui, le rapport avec les réalités quotidiennes devient nul. Le comble, la Cuisine de demain, importée par paquebot spécial des Etats-Unis en 1957 et que l'on retrouve aujourd'hui dans une vidéo de l'INA.

Cuisine Merveilleuse, Paris-Match  - Salon des arts ménagers 1954

Cuisine de la "Maison éléctrique", Paris-Match - Salon des arts ménagers 1955

Là, le modernisme dépasse la modernité, ayant définitivement englobé les signes de la Liberté dans une grammaire d'appartenance au confort bourgeois, avec son lot de stars, de spectacle, et même de rêve américain ! Un progrès fait d'encombrement pseudo-utile, gadgétisé à souhait, nous plonge dans un bonheur mimétique prôné par les vedettes du petit écran. C'est un spectacle que critiquent en temps réel Marshall McLuhan, Guy Debord, Jacques Tati : dans "sa" cuisine, la femme oublie sa condition d'ouvrière qualifiée du foyer pour s'imaginer en élégante ménagère vedettisée.
Cependant, celui qui est sans doute le dernier des artistes décorateurs, Jacques Hitier, propose une alternative pour le moins singulière en 1958 - un an après le débarquement de l'espace totalement consumériste de la "cuisine de demain". Cette fois, les deux pièces re-fusionnent mais le modernisme est très discret et c'est l'esthétique du salon qui entre en cuisine. Les symboles ne sont pas ceux de la modernité traditionnelle (le métal, le Formica, le blanc et les notes dans les couleurs primaires) mais d'un modernisme tempéré aux matériaux contemporains (polyrey, frêne verni polyester, bois clair, tons oranges et gris)... Qui le comprendra ?... Ces nouveaux matériaux ne sont plus assez "riches et rares" pour séduire l'élite et les gadgets modernes sont cachés - ce qui est horrifiant pour les classes moyennes de cette société où la possession devient signe de distinction. Une rupture des représentations est en marche, même si elle est aussi discrète que la vitre séparant ici la salle de la cuisine. Oui, Jacques Hitier avait inventé le fameux "ilot central" qui surgira bien plus tard, dans l'après-modernité, suivant un progrès qui ne cherche plus à se vanter, dans une cuisine qui tend vers l'égalité.


Cuisine-séjour, Jacques Hitier, Salon des arts ménagers 1958