mercredi 18 janvier 2012

Jacques Hauville // Chahuts

illustration d'après chahuts.com

Jacques Hauville (né en 1922) fait un retour en force un nouveau site, Chahuts, qui publie des informations sur celui qui est aujourd'hui un inconnu : « très, très grand monsieur visionnaire, dessinateur de génie ». Occasion de redécouvrir celui que l'on croit a priori formé chez Gascoin : à l'époque, on se serre surtout les coudes... Si nous sommes encore en droit de nous interroger sur sa place réelle dans le phalanstère Gascoin, Jacques Hauville est à l'évidence une figure importante parmi les créateurs de modèles de série.

Jacques Hauville (born 1922) makes a comeback on Chahuts which publishes exclusive information on this unknown figure: "another very, very great man, visionary, great designer." The website makes us more about this designer which is formed by Marcel Gascoin : at this time, They stick together ... If we are still entitled to wonder about its real place in the phalanstery Gascoin, Jacques Hauville is obviously a great figure among creators of models. Read, watch, and, on occasion, detail.


Outre quelques éléments publiés dans le catalogue de l'exposition Mobi-Boom, indiquant sa date de naissance et sa formation initiale à l’ENSAM, peu de choses apparaissent pour monter la biographie de Jacques Hauville mais on apprend sur Chahuts qu'il aménage son tout premier stand au Salon de l'Aviation en 1945 et s'installe à son compte avec la collaboration de Georges Dalberto créant BEMA en 1947 (ce ne serait donc pas en 1948, comme indiqué dans Mobi-Boom). Comme beaucoup d'autres, il réalise alors des ensembles pour des particuliers, participe aux expositions en faisant parfois appel à de grands éditeurs (Doubinsky Frères, MBO, Athéna, et plus tardivement Roche-Bobois). Mais ce qui le distingue, c'est son style particulièrement libre, très inspiré par les scandinaves, utilisant le bois clair verni (plutôt que ciré-rempli), des arrondis et des angles très adoucis. On note aussi sa préférence pour le contreplaqué, la légèreté extrême, le démontable, et surtout des finitions irréprochables (voir Jacques Hauville // étagères murales).

Pour Guillemette Delaporte, dans son importante monographie consacrée à Marcel Gascoin (Norma, 2011), Jacques Hauville est embauché avec Michel Mortier, les frères Perreau et Bernard Durussel au moment de la formation de l'atelier Gascoin en 1948. Ce qui parait confirmé par l’influence plus évidente des scandinaves dans l’œuvre de Jacques Hauville à partir de cette date, l’atelier de Marcel Gascoin étant le lieu en France où s’introduit la ligne suédoise au milieu des idées et des marques du modernisme de l’UAM. C’est ainsi que les créateurs qui entourent Marcel Gascoin se trouvent très influencé par des designers comme Elias Svedberg (voir Elias Svedberg // Nordiska Kompaniet). Il est d’ailleurs évident qu’ils se sont déjà rencontrés puisque Marcel Gascoin dirige la scénographie de l’exposition sur l’aviation en 1945 et fait appel Jacques Hauville qui y présente son tout premier stand.

Les débuts de Jacques Hauville comme créateur de meubles se situent à l'Exposition internationale de l'urbanisme et de l'habitation en 1947 dans la section des appartements-types supervisée par Marcel Gascoin. Il est alors présenté dans le logement modèle de Toulon où l'on découvre pour la première fois son bureau tripode - ainsi qu'un divan, une chaise et un fauteuil suivant des modèles qu'il abandonnera vite. Mais c'est son stand de 1948 au Salon des arts ménagers qui lui permet de présenter son premier ensemble complet (voir Meubles de série // Arts ménagers 1948). Le catalogue précise "éléments combinables, bureau léger, dessus lino, sièges, chaise travail chêne, fauteuil léger, chêne tissu, fauteuil repos chêne tissus, table basse". Le lampadaire est oublié mais il est pourtant présent dans la photographie du stand. Hauville ne se présente pas encore sous un nom d'éditeur et seule son adresse est précisée : 1, rue Paul-Sauvière, Paris, 16e.



Appartement témoin de Toulon, via Art et décoration, juillet 1947

Stand 35, "Foyer d'aujourd'hui", aux Arts ménagers de 1948 (cf Meubles de série // Arts ménagers 1948)


Stand Hauville - Arts ménagers 1949 via Ensembles Modernes et Maison Française

Nous pouvons nous interroger sur l'appellation même BEMA - Bureau d'Etudes Modernes Appliquées à l'habitation - où l'on peut voir une volonté moderne évidente destinée à créer un "bureau d'études" à l'image des dessinateurs et ingénieurs dans la production industrielle et - peut-être plus encore - dans l'architecture. Le choix lexical de Jacques Hauville est très original et se place ici pleinement dans l'idée d'un rapport à l'industrie et à l'architecture. Choix singulier quand on pense que Jacques Hitier – unique en son genre - s'installe comme "décorateur conseil" bien qu'il travaille en tant que dessinateur pour les industriels SCMM, Mobilor, Mullca et Tubauto !

Pour Chahuts, ce bureau d’étude de Jacques Hauville est un lieu d'émulation - à la manière de l'Atelier Gascoin - où ont travaillé Jacques Gadoin, Pierre Paulin (qui y serait resté plusieurs années...) ainsi qu'André Simard. Nous ne savons pas à quel moment mais il est certain que Jacques Hauville sort de l'anonymat à partir de la fin de l'année 1950 et se rapproche toujours plus du petit cercle de Marcel Gascoin. Après une présentation restée étrangement discrète aux Arts ménagers en 1949 (où apparaissent ses chaises démontables), celui-ci obtient deux fois de suite la page de couverture de Maison Française et publie ses premières publicités. Apparus à la fin de l'année 1950, les éléments BEMA sont officiellement présentés en février 1951, toujours au Salon des arts ménagers : un évènement qui marque le grand début "médiatique" de Jacques Hauville, un stand historique photographié en couleur et publié dans l'Art ménager français - une bible de la décoration qu'édite Flammarion en 1952.


Jacques Hauville en couverture de la Maison française en octobre et novembre 1950

Stand aux arts ménagers en mars 1951, via l'Art ménager Français (Flammarion, 1952)

Si Jacques Hauville n'est pas "le premier" (qui peut l'être ? Stéphane Laurent // Olivier Morin), il reste une figure déterminante dans l'émergence du meuble de style Reconstruction. Il ne manque aucun des moments-clefs de l'immédiate après-guerre : adhérant à l'UAM, participant à l'exposition de 1947 et à la renaissance des Arts ménagers en 1948 ; il est aussi membre fondateur du Groupe Saint-Honoré (1949) et de l'Association des Créateurs de Modèles de Série (ACMS - 1953).

Son intégration ou sa réintégration dans l'équipe de Marcel Gascoin -en 1954, embauché comme dessinateur (cf. Mobi-Boom)- coïncide avec le pic d’activité de cet atelier. Outre la commande de plusieurs dizaines de milliers de meubles pour les SHAPE-Village, Gascoin vient d’ouvrir plusieurs appartements témoins. Un dessin signé Jacques Hauville atteste par ailleurs d'un projet d’aménagement au Havre dès 1953 ; alors que Marcel Gascoin le réalise concrètement sur site et demande à ses proches de faire des propositions alternatives (Pierre Guariche et Alain Richard étant également de l'aventure). Après ce banc d'essai, la formule prend corps à la Quinzaine du logement à Roubaix et dans les immeuble des Verts-Bois, à Saint-Dizier (belle vidéo INA) : cette fois Gascoin expose auprès de Pierre Guariche, Jacques Hauville, ou encore la galerie MAI. On entre déjà dans une autre représentation de la modernité où les jeunes gagnent du terrain. Un tournant qui devient définitif en 1955 dans un Appartement témoin des barres ABCD de Boulogne-Mer, particulièrement moderniste, où le mobilier de Gascoin n'apparait plus : celui-ci vivant des moments difficiles dans la gestion de sa société...


Appartements témoins du Havre (1953) et de Boulogne-sur-Mer (1955)

Quoiqu’il en soit, on peut encore s’étonner en constatant que Jacques Hauville ait été remarqué si tardivement par la critique française d’après-guerre. Ses meubles, visibles dès l’Exposition internationale de 1947, font d’emblée figures d’exception, mais presque aucune revue de décoration ne va publier sa chambre pour Toulon en illustration – alors que le superbe plantage de Jacques Adnet pour Brest figure partout, souvent présenté comme une réussite (voir Jacques Adnet // Brest 1947). On conserve le goût "bourgeois" pour les matières précieuse, l'abondance ou la référence historique, voire le goût "viril" pour une froide mais robuste modernité ! A l’opposé, l’allègement de matière, le contreplaqué, ou la préférence quasi-féminine pour les adoucissements organiques et les finitions chiadées qui caractérisent Hauville semblent n’entrer dans aucun critère de jugement avant 1950… Mais c’est ce pragmatisme fait de légereté et de rigueur qui vont lui permettre de dépasser les années 1940 et de survivre après le tournant de 1955 : car ses meubles sont -incontestablement- la fabrication en série la plus économique et sans doute la plus réaliste de son temps pour l'industrie du meuble en bois…