mercredi 25 janvier 2012

Franquin, Hergé, Jacobs // BD et mobilier


"Etat de siège et peau des fesses", un miracle d'après Franquin, Idées noires, 1981

Clin d'oeil au Festival d'Angoulême : n'oublions pas Franquin qui n'hésite pas à se moquer de l'antinomique " style design " et des effets de surprise commerciaux, souhaitant même le pire destin à ses utilisateurs dans Idées Noires ! En 1981, certains comprennent déjà que le modernisme est un outil au service d'Aimé de Mesmaeker, homme d'affaires avisé aidé par un designer lui-même poussé par un administrateur subtil qui " fait des miracles "... Mais ouvrons l'Enquète dans le passé. En 1958, comme pour fêter l’entrée officielle de l’esthétique moderniste en Europe avec l’Exposition Internationale de Bruxelles, la BD multiplie les hommages aux meubles contemporains : il y a l'étape franchie depuis longtemps par Spirou avec le design international ; il y a aussi une image de Tintin au Tibet, déjà un peu moins connue ; et il y a enfin – découverte d’un commentateur de ce blog (JFV) - S.O.S. Météores. Nous étions aveugles, Olrik sait bien se cacher… Mais le contexte n’est jamais le même, et il faut soumettre à la question les dessinateurs pour découvrir leurs perceptions de la modernité, puis relater les champs de la réception du mobilier et de l'architecture d'intérieur, dans la BD, autour de 1958...

As to celebrate official entry of modernist aesthetic in Europe with International Exhibition of Brussels, Comics increases the tribute to his contemporary furniture: there is the step taken by Spirou with his incomparable design, and Tintin in Tibet, already a little less known, and finally - finding by commentator on this blog (JFV) - SOS Meteors. We were blind, Olrik knows to hide ... But the context is never the same, and must submit the question these artists to discover their perceptions of modernity and then relate the fields of reception furniture and architecture modern interior, in comics, around 1958 ...




Le design international ou le chic de Knoll par Jijé, Valhardi, "Le secret de Neptune", in Spirou n°1131, 1959


Concernant Spirou, on peut être tenté de ne pas en parler tellement le sujet est ressassé. Chacun jouant désormais à rechercher qui-a-fait-quoi-et-quand-exactement : signe qu'il ne s'agit plus d'une découverte. On devrait éviter soigneusement de répéter, mais nous pouvons aussi nous en servir pour aller plus loin et constater que Spirou n'ouvre pas tant l'ère du design qu'il n'établit le constat de l'émergence d'une " bourgeoisie moderniste internationale ". Le milieu des dessinateurs semble ainsi accéder aux valeurs de son temps, des meubles portant une idéologie libre et ouverte. Ce sera le problème du jeune design - celui de Van der Meeren (Van der Meeren // Kiel 1953) - créé pour le peuple et acheté par l'élite intellectuelle, fragment d'une Middle Class mimant l'Amérique depuis la Libération. Mais ce fameux "peuple" - disons le public-cible des modernes puis de la grande diffusion - préfère le style bourgeois et cossu... Fuyons provisoirement ce sujet et allons vers l'actualité avec Serge Clerc qui revisite de l'Expo 58.


L'Expo-58 revistée par Serges Clerc, novembre 2011, via actuabd


Enfin, le modernisme dans Tintin. En général les cadres d'Hergé sont plus conventionnels, l'intérieur de Tintin étant aussi neutre que son visage, mais voilà que, dans une aventure tardive publiée dans le Journal de Tintin en 1958, notre reporter vient à s'entourer de meubles très tendances... Le fauteuil visiteur de Jean Prouvé (Meubles de série // Arts ménagers 1948) ou les luminaires de Pierre Guariche... Mais on comprend vite que sa place est dehors, que le capitaine ne s'énerve pas moins dans ce cadre  de prestige qu'ailleurs, reste Tournesol - aussi sourd qu'aveugle concernant les détails matériels ! Mais tout ce petit monde, pour une raison inconnue et inexplicable, se trouve dans un lieu de vacances...

A la différence de Spirou, l'environnement n'est plus celui d'un intérieur de particulier dans une riche villa moderne mais au contraire un espace collectif bien particulier : un club de montagne. Lointain descendant du sanatorium et variante de la colonie de vacance où l'on vient prendre le "grand air"; celui qui n'existe, qu'en montagne ou en bord de mer, enfin, depuis le 18e siècle anglais. Le mobilier de cet espace doit donc être hygiénique (moderne, sobre, avec du métal) mais aussi cossu et riche en matière car c'est un lieu destiné aux loisirs de la bonne société. Un seul type de meuble convient alors : celui de Jean Prouvé !

Jean Prouvé par Hergé, dans Tintin au Tibet, 1958, via Belier


Et voici la découverte d'un amical lecteur de ce blog : c'est dans SOS Météores d'Edgar P. Jacobs qui déjà donné lieu à une exposition en 2003 (sosmeteores) et une autre en avril 2011 à propos du village de Buc (blake-jacobs-et-mortimer.over-blog). Les chasseurs d'Antiquités peuvent déjà se promener dans la région de Buc pour retrouver la déco. Peut-être dans le château ? Non, plus probablement un bel intérieur parisien car l'ensemble représenté est celui créé par Jacques Adnet entre l'Exposition internationale de l'habitation 1947 et la commande d'un particulier en 1949 (Jacques Adnet // Exposition 1947). Nous ne sommes plus vraiment dans le modernisme figurant dans les autres exemples, mais dans l'Art déco à la Française évoquant le luxe simple proné par la bourgeoisie du Directoire, ou l'achèvement du style Louis-XVI (si l'on ne veut pas voir de rupture...).

C'est finalement cette dernière expression qui corrrespond le mieux à l'idée du confort moderne, loin de la superficialité des effets de surprise pour exprimer, aux yeux du dessinateur (dans une visée concernant ses lecteurs), l'idée vraie d'un idéal de vie auquel chacun souhaite accéder... S'il en avait les moyens... Un luxe qu'Olrik parvient à obtenir - cachant sa brutalité derrière une élégance raffinée ! Tout le charme d'un adversaire à la hauteur de nos héros. Mais nous ne sommes pas seuls à vouloir connaitre les dessous de nos intérieurs, que nous soyons héros ou bandits : Der Wohnbereich bei Helden und Banditen.


Jacques Adnet par E.P. Jacobs, dans S.O.S. Météores, 1958 via ubka.uni-karlsruhe.de