vendredi 2 décembre 2011

Gordon Russell // Utility Furniture


Etrangement chinés en France, venant d'une maison en Normandie, ce mobilier apparait dans le tout premier catalogue d'Utility Furniture. Il appartient à la gamme Chiltern, imaginée en octobre 1942 par Edwin Clinch, Herbert Cutler et Gordon Russel ; la table pour living-room est parfois signée par Gordon Russel qui dirige l'équipe et les chaises "modèle 3" sont attribué à Clinch (Design Council Slide Collection). L'objectif de ces meubles apparait dans la première note émise par le Comité consultatif sur sur le mobilier utilitaire : « Des meubles de bonne construction, robustes, simples mais au design agréable et vendu à un prix raisonnable, tout en assurant le maximum d'économie en matières premières et en travail ». Faut-il donc une guerre pour y arriver ?

Curiously discovered in France, from Normandy, these pieces appear in the Utility Furniture catalog . They belong to the Chiltern range, first series conceived in October 1942 by Edwin Clinch and Herbert Cutler. dining table is created by Russell who heads the team, and chairs are "model 3" by Clinch. Aim of these products is shown in the first brief from the Advisory Committee on Utility Furniture : "Furniture of good, sound construction in simple but agreeable designs for sale at reasonable prices, and ensuring the maximum economy of raw materials and labour". Do we need a war to get there?



Concernant l'histoire de l'Utility Furniture - le mobilier utilitaire produit en Grande-Bretagne entre 1942 et 1952 -, il est bien connu et repertorié dans les archives nationales de Londres. Le dossier n'est pas numérisé, ni détaillé en ligne mais il est librement consultable sur place avec chaque modèle de meubles habilités (fonds du Board of Trade, dossier numéro BT_183). On peut également consulter le site Makingthemodernworld présentant un bref résumé de ce programme illustré par quelques photographies provenant des fonds de l'université d'Oxford. Pour résumer brièvement par des chiffres, le programme d'Utility Furniture correspond à l'arrêt de 90% des fabriques - après interdiction par la loi d'acquérir du bois suite au rationnement de matériaux. Celles qui reçoivent une licence de fabrication sont 137 en 1943 et 450 en 1945, sur un total de près de 4000. Au début de l'année 1945, la production monte à environ 700.000 unités par mois et mobilise 10.000 travailleurs.

via « Utility CC41 », Design, n°309, septembre 1974, pp.62-72

Mais pour détailler cette histoire, un très bon article a été rédigé par Gordon Russell et les principaux designers des meubles utilitaires. Publié dans la revue Design, nous y découvrons non seulement l'histoire de cette extraordinaire aventure mais aussi l'angle de sa réception par le public et a une certaine critique quand à leur perception esthétique au moment de la rédaction (1974). En voici une traduction partielle.

" Gordon Russell a rejoint un groupe comprenant des représentants du commerce de mobilier et des syndicalistes (plus un membre du clergé et une femme au foyer) qui ont constitué le Board of Trade Advisory Committee on Utility Furniture [BoT], Conseil de lancement du Comité consultatif sur les meubles utilitaires. Poussé par le président du BoT, Hugh Dalton, ils se sont lancés dans une première gamme en 1942. L'année suivante, Russell a recommandé des modifications en continuant la même série - travaillant pour diversifier et réagir aux changements dans les approvisionnements en matériaux devant être utilisés par l’équipe de designers. Il a été nommé président de ce comité. L'ensemble des professionnels du meuble avait hâte de reprendre leur production comme avant-guerre : des meubles caricaturaux qui ne correspondait pas aux nouvelles possibilités de la mécanisation. Le comité consultatif de mobilier était une opportunité pour améliorer les normes et la création contemporaine.


Les informations venant de Dalton étaient vagues, nous disant qu'il fallait un mobilier d’un design « pleasant / plaisant ». Bien sûr, la plupart des fabricants de meubles étaient parfaitement convaincus qu'il en avait toujours été ainsi, et ont donc interprété ces paroles comme une invitation à poursuivre ce qu'ils avaient fait. Cependant, la grande pénurie de matières premières et du travail dicté un type simple de conception - sans les grands piétements jacobéens ou les courbes Queen Anne - et ils ne pouvaient contredire cela. Même les sculptures extrêmement pauvres sur les meubles d'avant-guerre ne pouvaient être justifiées. Le comité a dû décider de la manière de tolérer certaines variations : les fabricants étant très soucieux de faire leurs propres modifications. Malheureusement la plupart des fabricants expérimentés dans le mobilier était situé dans la région londonnienne et, en raison de l'immense difficulté à transporter un produit volumineux comme les meubles en temps de guerre, il était essentiel qu'il soit construit le plus près possible de leur point de vente. Nous avions donc affaire à 700 ou 800 entreprises variées, dont certaines n'avaient jamais fabriqué de meubles...  Le cahier des charges devait être détaillé et explicite. Certaines personnes ont dû être coachées. Puis il ya eu la question du maintien des normes. La plupart des entreprises ont été honnête, mais il n'y a pas de commerce sans quelques coquins, et, si le Conseil a été créé pour qu'ils fassent correctement leur travail, ils fallait fournir un descriptif complet et un ensemble de dessins - autrement, ils ne pouvaient pas inspecter. Même lorsque nous avons spécifié le nombre et la taille des vis et des clous utilisés.

En ce qui concerne le mobilier a été lui-même, je pense que les critiques exprimées à l'ébéniste sont faciles à comprendre car ils reflètent le mécontentement des fabricants et des détaillants soumis à des restrictions en temps de guerre, contraints de fabriquer et de vendre des marchandises standard. Ils ont dû accepter parcequ'il n'y avait pas d'autre solution, mais cela ne signifie pas qu'ils ont aimé. Quant à la réaction du public, je ne pense pas que le résultat pourrait être considéré comme claire d'une façon ou l'autre. Nous avons eu des lettres sympathiques de certaines personnes - mais presque toujours ils étaient de la classe moyenne. Une grande part de la classe ouvrière aurait préféré, je crois, quelque chose qui aurait eu l’air de coûter cher. Une partie de la mauvaise réaction peut aussi être attribué à une communication inadaptée. Le BoT n’avait aucune expérience de la promotion des meubles, il n'avait pas la moindre idée de la manière de prendre une photo décente, et, par exemple, il décrit les panneaux d'une manière qui a conduit bon nombre de personnes à conclure qu'il était en carton - bien entendu, la presse a sauté sur ce sujet. Les catalogues de l’Utility Furniture étaient d’ailleurs aussi ternes que son nom.

Pour la toute première gamme, nous avons commissioné Edwin Clinch et Herbert Cutler, et leurs sélections demeurèrent inchangées – c’était là tout leur travail. Dans quelques cas, nous avons ajouté des dessins mis en place, notamment le fauteuil Windsor avec assise en orme, seul meuble produit pendant toute la guerre en High Wycombe, parce qu'il nécessitait des machines spéciales. Il est vite apparu, après que le premier lot de meubles eut été produits, qu'il y avait des besoins considérables et urgents pour certains articles, tels que des lits pour enfants, qui n'avaient pas été inclus dans la gamme originale. Et il apparait tout aussi évident que de réunir un comité de 20 personnes entraine des querelles sur les détails entrainant un gaspillage monumental de temps. Il a également été estimé que nous devrions avoir ensemble un ready-made de dessins qui pourraient être remis à des entreprises avec une bonne place des machines lorsque le contreplaqué et d'autres matériaux sont devenus disponibles. Dans ces conditions, qui varient au jour le jour en particulier la mesure où la fourniture de matériaux a été concernés il me semblait qu'un petit groupe de designers à plein temps devant essayer de prévoir les problèmes est indispensable.

Le comité s'est réuni chaque matin pour discuter le problème d'une manière générale, puis un individu serait exposé à passer à autre chose. Je ne travaillais pas sur la planche à dessin moi-même - je n'ai pas eu le temps. Mon travail consistait à agir comme un pont entre le Panel et le comité, et de préserver les relations pacifiques entre les deux. Je devais être très prudent pour que le design que nous avons mis en place le comité soit une solution au problème qui nous avait été posées. Je ne m'attendais pas à ce qu’une avancée fantastique se produise du jour au lendemain. Dans une telle opération, il ya toujours un danger d'avoir isolément une telle avance que vous obtenez peu dans l'ensemble. Après la guerre, certaines entreprises reviennent à leur mauvaises habitudes. Malgrés mon inqiétude, ce qui m'a frappé vers la fin de cette expérience avec le Comité, c'est de voir comment quelques-uns des meilleurs fabricants ne sont pas revenus aux normes d'avant-guerre. Je pense rétrospectivement que nous avons eu un certain impact sur le commerce, même si une grande partie de cet avantage a été gaspillé. Je suppose qu'il y a beaucoup de meubles passablement bons dans les magasins, mais la forte inflation de ces dernières années a eu tendance à faire baisser le niveau.

[...] Tout ce que vous pouvez voir dans les meubles Utility est pur, est bon. Si un jointement n'est pas en place, alors vous voyez qu’il n'est pas en place. La plupart des gens n'avaient pas été habitués à ce genre de chose. Je pense que c'était la raison pour laquelle certains fabricants ont donné des coups de pied, car celà exigeait un certain niveau de qualification. Ce n'était pas de la marge bénéficiaire - de toute façon, pour la plupart, elle n’avait jamais été aussi bonne. Les bénéfices ont été très importants, pour tous ceux qui ont participé. Je pense qu'ils donnent encore une douce sensation de plaisir, mais alors c'est une question un peu injuste à poser. Ma foi, ce n'était pas le meilleur travail que j'ai fait, mais il était le plus important. On en revient toujours aux matériaux limités, mais vous devez accepter les choses comme ça, n'est-ce pas? Nous avons essayé de contourner les limitations maintes et maintes fois, mais nous ne pouvions pas le faire. Au moins les meubles ne sont jamais retourné à ce qu'il était avant la guerre - Dieu merci. C’était juste devenu un sens commun."