vendredi 9 décembre 2011

1913 Francis Jourdain // Château Gourdon



Le Château Gourdon était il y a peu un musée des Arts décoratifs. La mémoire d’internet est là pour le saluer – le Web jouissant d’une hypermnésie. Il se souvient de tout, mais pour combien de temps ? Piochons les informations, retrouvons la muséographie, extrayons chaque meuble sur le site de Christie’s. Puis remettons le tout sur les blogs afin d'engendrer une mémoire en boule de neige. Car le musée est fermé, son responsable (Laurent Negro) venant d’accomplir un acte de dispersion en mars dernier. Parmi les trésors du luxe Art déco et du modernisme, un seul nom me faisait vraiment vibrer : Francis Jourdain. Pourquoi ?

Chateau Gourdon was recently a Decorative Arts Museum. Memory of Internet is there to greet him - Web enjoys hypermnesia. It remembers everything, for how long? Seek information, find the museum, extract every piece of furniture on Christie's website. Then put it all on blogs to generate a snowball memory. Because this museum is closed, manager (Laurent Negro) dispersed the collection in March. Among the treasures of luxury Art Deco and Modernism, just one name really made ​​me thrill: Francis Jourdain. Why?


Francis Jourdain est un peu à la décoration ce qu'Auguste Perret est à l'architecture. Même génération née dans les années 1870, des liens avec la Belgique, une connaissance très précoce des textes d'Adolphe Loos, une liberté de pensée fin dix-neuvième, et une œuvre singulière en quête d'un style honnête et rationnel paraissant ne pas varier d'un pouce du début à la fin de leurs carrières. Francis Jourdain est pourtant plus ouvert quant à ses opinions et aussi plus théoricien : si Perret cache certainement un libre-penseur sous des allures strictes et limite ses discours à quelques aphorismes inspirés par Vitruve, Francis Jourdain s'affirme comme un anarchiste militant dès son adolescence.

Mais il n'y a pas que leurs imaginaires - fruits de l'air du temps -qu'ils partagent. Francis Jourdain est bien entendu l'inventeur d'un mobilier "de huchier", structurel, produit "en série" et également combinable "par éléments". Apparu sous une discrète ligne "art nouveau", son style ne montre - dès le début des années 1900 - aucun ornement, anticipant les déclarations de Loos et les idées du Mouvement moderne. D'un autre côté, il lutte plus ouvertement contre le goût bourgeois, cherchant des meubles que pourraient partager les ouvriers et les intellectuels.

La revue Décors d'Aujourd'hui, dans son numéro 35 daté de 1946 publie un court article de Francis Jourdain et le comité de rédaction glisse en légende la phrase suivante : "Francis Jourdain est peut-être le seul parmi les décorateurs français d'aujourd'hui qui n'ait jamais fait aucun sacrifice à la mode. Son art, essentiellement fonctionnel, rationnel, constructif, est à la base de toutes les recherches actuelles. Aussi ses œuvres comportent-elles une primordiale qualité, celle d'être humaine. Voici le living-room qu'il a conçu pour son appartement personnel. Il date de 1913 et rien n'indique son âge : 32 ans ! Il pourrait être encore construit aujourd'hui."


Intérieur de Francis Jourdain, 1913, via Décor d'aujourd'hui n°35

Article de Francis Jourdain publié en 1946, via Décor d'aujourd'hui n°35


Voici pour l'histoire. Venons-en maintenant à la vente. Pour découvrir l'annonce, on peut se rendre sur le site Authenticité, mais laissons la parole à un autre blog pour commenter le résultat de cet évènement - sur le ton d'une dépêche AFP (designworkshop.fr) :

« PARIS - La vente aux enchères de la collection Art déco du Français Laurent Negro, qui s’est déroulée de mardi à jeudi au Palais de Tokyo à Paris, a totalisé 42,387 millions d’euros (frais compris), a indiqué la maison Christie’s. La maison d’enchères attendait entre 35 et 50 millions d’euros (hors frais) de cette vente. “Nous sommes très satisfaits“, a déclaré à l’AFP François de Ricqlès, président de Christie’s France. “Nous sommes au-dessus de notre estimation basse“, a-t-il souligné. La vente comprenait 880 lots dont la moitié de mobilier et objets Art nouveau, Art déco et de l’école moderniste symbolisée par l’UAM (Union des artistes modernes). La collection de Laurent Negro, 38 ans, constituée au cours des quinze dernières années, réunissait Louis Majorelle, Emile-Jacques Ruhlmann, Jean Dunand, Eileen Gray, Pierre Chareau, Francis Jourdain, Charlotte Perriand, Robert Mallet-Stevens et bien d’autres. Au total 84% des lots ont été vendus. Huit lots ont dépassé le million d’euros.


La vente de mardi soir, qui rassemblait les chefs d’oeuvre de la collection, a atteint 24,29 millions d’euros (avec frais). Toutefois le lot le plus cher, la table à jeux et ses quatre chaises réalisées par Jean Dunand en 1930 pour l’appartement de la couturière Madeleine Vionnet n’a pas trouvé preneur. L’ensemble était estimé entre 3 et 5 millions d’euros mais les enchères se sont arrêtées à 2,6 millions d’euros. “L’estimation était peut-être trop haute” pour ce lot, commente M. de Ricqlès. “Dans toute vente, il y a des échecs“, a-t-il souligné. En revanche, la chaise longue “aux skis” d’Emile-Jacques Ruhlmann (1879-1933), classée “trésor national“, a été adjugée mardi 2,86 millions d’euros frais compris (2,5 millions hors frais) signant un record mondial pour l’artiste français. Elle était estimée entre 2 et 3 millions d’euros (hors frais). Elle a été acquise par un collectionneur français. Un autre record mondial a été battu mardi, pour Louis Majorelle (1859-1926) dont le grand lit et ses chevets “Aux nénuphars” a atteint 1,162 million d’euros avec frais (soit 980.000 euros sans les frais, sous l’estimation qui était de 1 à 1,5 million d’euros). Elle a été achetée par un Américain. Un ensemble de boiseries réalisée pour un fumoir par Jean Dunand a été adjugé 2,19 millions d’euros avec frais (1,9 million hors frais, sous l’estimation de 2 à 3 millions d’euros). Classé “trésor national“, il a été acquis par un acheteur européen.


La vente de jeudi soir, entièrement centrée sur l’Union des Artistes Modernes (UAM), était attendue comme un test pour cette période. Elle a rapporté 6,3 millions d’euros (avec frais). 90% des lots ont été vendus. En revanche, lors de la vente de mardi, plusieurs meubles de l’UAM n’avaient pas très bien marché. Les institutions publiques françaises ont fait leurs emplettes. Jeudi, le Centre Pompidou a préempté trois lots. Mercredi, c’est le musée des Arts décoratifs qui avait préempté cinq lots de Pierre Chareau. Et mardi, le Centre des monuments nationaux avait préempté le mobilier de boudoir créé par Robert Mallet-Stevens pour la villa Cavrois (Nord) dont il était aussi l’architecte. »

La plupart des meubles vendus étaient des pièces uniques, des commandes de particuliers, seuls quelques lots se rapportent au "modernisme social" : particulièrement ceux de Francis Jourdain, ils se trouvent dans la liste publiée en ligne par Christie's.


Ensemble de quatre fauteuils, 1925-1930. En sipo massif, le dossier légèrement cintré, les accotoirs à triple bandeau galbé, reposant sur deux pieds avant gaine de section carrée et deux pieds arrière légèrement cambrés, regainés de cuir noir H. 74 cm. (29 in.) ; L. 55,5 cm. (21 7/8 in.) ; P. 54 cm. (21¼ in.) (4)

Paire de fauteuils vers 1930. En hêtre teinté, le dossier légèrement incliné et l'assise retendus de cuir brun. H. 84 cm. (33 in.) ; L. 63,5 cm. (25 in.) ; P. 70 cm. (27½ in.) (2)



Chaise longue, vers 1928. En noyer et sipo, le dossier inclinable et l'assise en cannage de jonc tressé en damiers, les accotoirs courbes se prolongeant dans un double piètement latéral ; le repose-pieds carré suivant le même dessin. H. 78 cm. (30¾ in.) ; L. 69,5 cm. (27 3/8 in.) ; P. 97 cm. (38 1/8 in.). Le repose-pied : H. 29 cm. (11 3/8 in.) ; Côté : 63 cm. (24¾ in.)
Bureau, vers 1925. En chêne fumé et cérusé, le plateau rectangulaire muni à droite d'une tablette rétractable en ceinture, surmontant trois tiroirs en décroché, les poignées de tirage en acier, reposant sur deux pieds pleins réunis à l'arrière par une plinthe. H. 72,5 cm. (28½ in.) ; Lg. 110 cm. (43¼ in.) ; L. 65 cm. (25½ in.)





Canapé, vers 1930. En noyer teinté façon acajou, de forme rectangulaire, les accotoirs triangulaires débordants, se prolongeant dans les deux montants avant rectangulaires ; l'assise tapissée d'un velours blanc et garnie de trois coussins à motifs circulaires tissés en crin de cheval. H. 67,5 cm. (27¼ in.) ; Lg. 221,5 cm. (87 1/8) ; P. 87 cm. (34¼ in.)

Travailleuse, vers 1920. En frêne massif, ouvrant par un abattant, les deux montants ajourés d'un cercle (accidents). H. 76 cm (30 in.) ; L. 60,5 cm. (23¾ in.) ; P. 25 cm. (9 7/8 in.). Monogrammée 'FJ'

Paire de fauteuils, vers 1920. Entièrement tapissés d'un tissu blanc, le dossier enveloppant légèrement incliné, les accotoirs en pente, reposant sur deux pieds avant gaine et deux pieds arrière sabre en hêtre teinté brun-noir. H. 72 cm. (28¼ in.) ; L. 58 cm. (22 7/8 in.) ; P. 72 cm. (28¼ in.) (2)


Fauteuil 'Virgule', vers 1922. Le siège tapissé d'un velours quadrillé blanc ton sur ton, reposant sur quatre pieds cambrés en hêtre teinté noir
H. 73,5 cm. (29 in.) ; L. 69 cm. (27 1/8 in.) ; P. 90 cm. (35½ in.)

Nous éviterons de parler des prix, ce déballage est un peu nauséabond : la performance n'étant accordé qu'au rare et à l'artisanal - soit l'inverse exactement de l'objectif des recherches et de l'intérêt du " style art déco"... Mais l'argent cherche toujours la rareté, quitte à se moquer éperduement de sa raison d'être.
Mais le souvenir du Château Gourdon ne doit pas stopper ici, il y avait dans cette collection quelquechose de plus construit - et l'on en trouve les traçes dans cettte biographie bien détaillée extraite du site internet du musée (chateau-gourdon.com)

" Fils de l’architecte Frantz JOURDAIN (1847-1935), qui fut - outre ses activités d’architecte le fondateur du Salon d’Automne, s’oriente vers une carrière de peintre et étudie d’abord le dessin chez le sculpteur Joseph CHERET, puis à l’Académie Humbert, dans l’atelier de GERVEX et chez le peintre-décorateur Adrien KARBOWSKY, collaborateur de Puvis de CHAVANNES. Enfin, il finit sa période d’apprentissage chez le peintre-verrier CLAMENS, qui le prépare au concours d’ouvrier d’art. De 1891 à 1899 alors même qu’il est encore lycéen, il devient politiquement très actif au sein du mouvement anarchiste et publie ses premiers articles dans « La Révolte » et « L’Emancipation du peuple ». Il participe également à divers projets en s’associant parfois à d’autres créateurs comme ce fut le cas en 1902 où, en collaboration avec Henri SAUVAGE et Alexandre CHARPENTIER, il réalise le décor de la villa Majorelle de Nancy.


Sa première réalisation de mobilier date de l’année 1900, où, associé au groupe des six, il présente à l’Exposition Universelle de Paris, une maquette d’un intérieur ouvrier pour un artisan et sa famille appelée « Le foyer moderne », jamais construit faute d’argent. La deuxième réalisation connue de Francis JOURDAIN est un buffet conçu en collaboration avec Edouard COUSIN, présenté au deuxième Salon d’Automne. Il n’a alors pas eu l’occasion de réaliser un ensemble complet mais se voit confier dès 1906 l’aménagement d’un intérieur, 8 bd Pereire à Paris, composé de trois pièces meublées avec du mobilier en teck strictement fonctionnel et dépourvu de moulure. Cet intérieur bien qu’encore empreint du style Art nouveau présente déjà les caractéristiques de ses œuvres à venir, comme l’assujettissement de la structure à la fonction et des meubles à fonctions combinées.


En 1912, Francis JOURDAIN abandonne définitivement la peinture et se consacre à présent totalement à la création de mobilier dit « interchangeable », fondant à l’aide d’un compagnon « Les Ateliers Modernes » à Esbly. Il crée alors non seulement le mobilier à bas prix, mais aussi une grammaire de formes qui lui est propre et tente d’adapter les formes et les matériaux de ses créations à la production de meubles en série. En 1913, les Ateliers Modernes déménagent dans des ateliers à Belleville et Francis JOURDAIN s’installe de nouveau à Paris dans l’immeuble moderne construit 26 rue Vavin, par l’architecte Henri SAUVAGE. La même année, il expose au Salon d’Automne le mobilier de son appartement composé de meubles en bois rationnels à fonctions combinées. Il fait alors sensation mettant de son côté tous les créateurs qui cherchaient à appliquer aux arts décoratifs les concepts modernes du fonctionnalisme.


Dès lors, JOURDAIN poursuit ses recherches d’économie d’espace et de diminution du coût de la décoration intérieure à travers la création de plusieurs séries de meubles interchangeables qui verront le jour successivement et seront fabriquées par divers éditeurs comme la S.A.P.D.A. en 1919 et les « Annales » en 1923, Francis JOURDAIN souhaite par ses créations offrir la possibilité à tous les budgets d’avoir un mobilier qui s’adapte à tous les modes de vie et à tous les intérieurs.


Parallèlement, à la fermeture des Ateliers Modernes, JOURDAIN s’associe en 1918 à la Société Innovation qui financera ses stands aux expositions d’art décoratif et surtout son magasin « Chez Francis Jourdain », ouvert en 1919, 2 rue de Sèzes à Paris. Dans cette boutique, Francis JOURDAIN étend ses créations à l’ensemble des éléments nécessaires à un aménagement en proposant à la fois des luminaires, de la verrerie, des céramiques, des tapis et des tissus.


En 1920, ses présentations au Salon d’Automne montrent sa volonté d’adapter ses idées modernes aux chambres d’enfants et à leurs jouets, s’efforçant de créer pour eux un environnement à la fois rationnel et hygiénique. Il présente à cette occasion une étonnante nursery au Salon d’Automne et en réalise une sur commande pour Mme James de ROTHSCHILD, montrant l’adaptation de ses principes à la création d’un univers pour l’enfant. Il bénéficie d’une clientèle variée et travaille avec de nombreux éditeurs, tels que « A la Place de Clichy », qui éditent ses tapis et certaines de ses salles à manger, avec la Maison Tricotel pour laquelle il conçoit un mobilier de jardin, avec la Société Messidor, mais aussi avec Abel MOTTE, qui sera, à partir de 1920, l’éditeur exclusif de ses sièges et d’une de ses salles à manger.


En 1925, il participe à la décoration de la Villa Noailles à Hyères, construite par Robert MALLET-STEVENS pour le vicomte Charles de NOAILLES. D’autre part, il prend conscience qu’il est difficile de réaliser du mobilier à bas prix avec des moyens artisanaux et que ses recherches sur la production en série d’un mobilier de qualité destiné au plus grand nombre, le conduise dans une impasse. Un an plus tard, suite à des malentendus avec ses financiers, il perd sa boutique et, refusant d’abandonner la décoration, il ouvre cette fois un atelier chez lui, 26 rue Vavin. Il est alors contraint de cesser de faire éditer des meubles vendus sur catalogue et se consacre principalement à l’aménagement d’intérieurs pour des particuliers.


En 1929, plusieurs artistes-décorateurs parmi lesquels Charlotte PERRIAND et René HERBST se voient refuser le droit d’exposer ensemble leurs créations au Salon des Artistes Décorateurs et en conséquence décident de se grouper dans une nouvelle structure pour y exposer leurs créations et défendre leur vision de la création moderne. Francis JOURDAIN cofonde, alors associé à ces jeunes créateurs, l’Union des Artistes Modernes le 15 mai 1929, qui sera complétée en 1934, par un manifeste intitulé « Pour l’art moderne, cadre de la vie Contemporaine ». Cette création a un important retentissement dans le monde des arts décoratifs et modifie durablement le travail de ces créateurs qui souhaitent voir évoluer leur profession.


Ses deux dernières grandes réalisations sont parmi les plus importantes, l’une fut présentée dans le pavillon de l’U.A.M. à l’Exposition Internationale des Arts et Techniques de 1937 et l’autre réalisée pour le Collège de France. La première, un logis type pour une travailleuse manuelle ou intellectuelle est dans la lignée des préoccupations sociales qui l’animaient, les principes de cette réalisation étant fondées sur le peu d’espace généralement accessible à un budget modeste. La seconde était une commande pour le bureau du directeur du Collège de France qui fut achevée en 1938. A partir de cette date, Francis JOURDAIN se consacre presque exclusivement à ses engagements politiques."