samedi 17 septembre 2011

Habitat d'urgence // Le Havre (3/3)


"baraquement', fonds Julien Guillemard à la Bibliothèque municipale du Havre

Initialement prévue en début d'année, l'Atelier Perret va présenter l'exposition sur "l'architecture d'urgence" en 2012, s'appuyant sur les témoignages des habitants du Havre, sur le mobilier de l'Entr'aide et sur les maisons (baraques françaises, chalets suédois ou préfabriquées américaines) qui subsistent encore dans l'agglomération havraise... Cette exposition repose sur un premier travail mené en collaboration avec l'historienne Clotilde Redon. Voici un texte sur cette histoire à redécouvrir, au Havre, en France, et dans le monde entier... Ci-dessous, extrait du dossier de presse (cf. dossier Archives municipales).

The "Atelier Perret" present the exhibition "emergency architecture" in 2012, relying on the inhabitants of Le Havre testimony, on the furniture and Mutual Aid, on houses (french barracks , swedish chalets or US prefabricated houses) that remain in the town of Le Havre ... This exhibition is based on an initial study conducted in collaboration with the historian Clotilde Redon. Here is a text in this story to rediscover, in Le Havre, France, and worldwide ... The following excerpt from the press kit (see Municipal Archive folder).


À l’issue des intenses bombardements de la Seconde Guerre mondiale, près de dix millions d’Européens sont sans logement ; un grand nombre de citadins doit alors se réfugier dans les cités provisoires construites aux côtés des villes en ruines. Loin du confort moderne des grands projets de reconstruction qui commencent à se dessiner, les sinistrés sont contraints de vivre dans le strict minimum, leurs logements - ultra-économiques – obéissant à une voie méconnue de l’architecture ouverte par l’ingénierie militaire entre 1914 et 1918.

En 1944, la conception initiale de l’abri pour soldat a déjà évolué en s’associant au confort de la maison individuelle. Les Etats-Unis et l’Angleterre peuvent réorienter leur industrie de guerre au bénéfice d’une production en masse de maisons préfabriquées. En France, cette conception de l’habitat n’est pas développée : la main-d’oeuvre, les industries et les matériaux s’avèrent insuffisants. Après quelques tentatives présentées à titre expérimental, le gouvernement écarte la possibilité de produire des habitations individuelles sur une échelle industrielle. Les sinistrés se retrouvent donc dans les baraques en planches diffusées par le Ministère de la reconstruction et de l’urbanisme (M.R.U.), quelques chanceux ayant accès à un plus grand confort dans les maisons préfabriquées importées des Etats-Unis, de Suède, ou d’ailleurs…

Il faut souvent se contenter de solutions précaires en attendant la reconstruction définitive. Ce temps d’attente dure en moyenne dix à quinze ans, parfois beaucoup plus longtemps… Aujourd’hui encore, d’importantes traces subsistent dans l’agglomération havraise et offrent un étonnant échantillon d’exemples internationaux : baraques françaises, chalets suédois, finlandais, autrichiens, canadiens, ou maisons américaines, qui constituent un patrimoine du provisoire devenu permanent grâce aux bricolages inventifs de ses habitants !


Bazar de la gare, baraquement commercial, Cours de la république au Havre (fonds Musées historiques)


EN ATTENDANT LA RECONSTRUCTION

Les crises économiques, les catastrophes naturelles, les conflits, provoquent inévitablement l’apparition d’espaces provisoires vécus comme des réalités flottantes mêlant ruines du passé et projets d’avenir. Pour les désigner, une sémantique combative fait ressurgir les traumatismes de la guerre dans un vocabulaire concentrationnaire : camp, baraquement, transit. Car les mesures d’urgence correspondent à un imaginaire martial, drainant une logique qui combine les réflexes conditionnés à des décisions politiques calculées à bonne distance du facteur humain. Contrairement à l’idée noble et prospective qu’évoque le mot reconstruction, le pragmatisme de l’architecture d’urgence apparait bien moins séduisant : aussi, l'histoire du provisoire reste à écrire. Et pourtant, ce minimum vital imposé par des circonstances difficiles est amené à resurgir. L’exemple actuel de la catastrophe d’Haïti nous montre que l’on semble toujours pris au dépourvu quand il faut répondre à des crises si terribles qu’elles tuent des milliers d’êtres humains, annihilent des millions de biens et déstabilisent les structures profondes de la politique et de l’économie.

En France, après la seconde guerre mondiale, près de 450 000 logements sont détruits, faisant deux millions de sans-abri - c’est, après l’Allemagne, le pays le plus touché -, mais l’État tarde à réagir et la règle générale reste celle de la débrouille : il faut se tasser dans ce qui reste debout, trier les matériaux parmi les ruines pour bâtir des maisons catastrophes. Il faut aussi assurer un minimum vital, ne serait-ce que pour loger les ouvriers des industries et des chantiers ; cependant, les obstacles économiques ou matériels sont grands et seules 130 000 habitations provisoires sont mises à disposition entre 1945 et 1950 – loin de répondre à des besoins trois fois plus élevés. Initialement prévues pour résister une dizaine d'années, la durée de vie des cités provisoires est prolongée par manque de logements : près de 25 000 de ces baraques sont toujours en place au début des années 1970. Aujourd’hui encore, certaines sont repérables au milieu du tissu pavillonnaire des grandes villes du nord et de l’ouest de la France.

UNE ARCHITECTURE NÉE DANS LES CRISES DU VINGTIÈME SIÈCLE

L’histoire de l’architecture d’urgence est liée aux excès les plus tragiques du vingtième siècle. Les recherches d’abris économiques et rapides à construire apparaissent au cours de la Première Guerre mondiale, lorsque des officiers réfléchissent au remplacement des fragiles tentes de soldats par des refuges mobiles plus robustes. En 1916, deux modèles s’imposent et portent les noms de leurs concepteurs : la baraque Adrian en bois réalisée par les services Français et la hutte Nissen en demi-cylindre de tôle des Anglais. Ces modèles, réutilisés par les troupes pendant la Seconde Guerre mondiale, hébergeront ensuite de nombreux sinistrés après un réaménagement rapide.

Cette histoire se prolonge ensuite aux États-Unis quand l’idée du provisoire se transforme en projet de société : face à la crise de 1929, Franklin D. Roosevelt opère un tournant dans l’histoire des constructions légères en créant le service d’architecture de la Tennessee Valley Authority (TVA) qui développe la caravane, le mobil-home et la prefab’ - des habitations facilement transportables, entièrement préfabriquées en usine. Issue de ces recherches, une petite maison moderne au toit surbaissé – équivalent à trois ou quatre mois de salaire pour un ouvrier américain – constitue le prototype d’une multitude de maisons préfabriquées à partir de 1944, dont celle produite aux États-Unis par la Federal Public Housing Authority et importée en France sous le nom d’UK-100, ainsi que la célèbre Churchill House.

Après la Libération, les observateurs clament à l’unisson la réussite du Housing Act de Winston Churchill permettant d’investir à bon escient pour rattraper l’industrie américaine et abriter confortablement les sinistrés anglais. Bien qu’il soit prôné par les architectes modernes, l’usinage des maisons reste théorique en france, se limitant à quelques exemplaires réalisés entre 1945 et 1947, à l’occasion des expositions consacrées à la reconstruction, et afin d’édifier la cité expérimentale de Noisy-le-Sec. Pour abriter les sinistrés, l’administration se disperse et accorde juste les moyens financiers permettant de construire des baraques en bois sans équipement, reprenant les plans fournis par le Service des constructions provisoires en 1941, et bien souvent identiques aux baraquements des prisonniers, ou des déportés…

UN PARADOXE FRANÇAIS FACE AU PROVISOIRE

La primauté donnée aux projets de reconstruction définitive a pour conséquence directe de sous-estimer les moyens à accorder au provisoire. Auguste Perret évoque ainsi le sujet en 1944 : « Il y a la baraque. C’est la solution qui vient d’être adoptée pour Amiens, pour Orléans. Ce n’est pas la plus mauvaise. Songez qu’on trouve des baraques Adrian de 1918 qui servent encore », puis il poursuit son raisonnement, « on peut recourir à la construction en pisé recouverte de chaume. Elle est beaucoup plus confortable qu’on ne l’imagine. Le pisé est un excellent isolant et le chaume, quoiqu’en pensent les compagnies d’assurances, ne fait pas courir plus de risque qu’une autre couverture. À défaut de pisé, il y a encore le trou dans la terre […] Il faut loger sur-le-champ des sinistrés qui ont tout perdu et auxquels, souvent, on ne peut malheureusement presque rien offrir tout de suite. D’ailleurs, le trou dans la terre, c’est la vieille hutte gauloise, que j’ai retrouvé chez les paysans bulgares. La toiture de branchages laisse pénétrer le jour, mais non la pluie, et s’échapper la fumée. Certains y avaient disposés des tapis. Je vous assure qu’on n’y était pas si mal ».

Mais les techniques du pisé ou du chaume sont oubliées et auraient nécessité une formation intensive. Le problème, comme le révèle la revue Architecture Française en 1945 à propos des préfabriquées américaines, est que l'urgence ne rentre pas dans la culture architecturale : « Peut-on juger ces maisons comme une oeuvre " finie " ? Nous-mêmes, oserions-nous parler d’architecture à propos des baraques Adrian qui […] constituent encore l’élément de base de nos centres pour réfugiés et sinistrés ? ». L’État cale son administration sur la reconstruction définitive qui ne coûte, pour l’instant, que le prix de l’encre et du papier. Pendant ce temps, les préfets et les maires se débrouillent avec des baraques qui arrivent au compte-gouttes. La situation devient vite intolérable, le gouvernement tenu pour responsable se résigne à importer à prix fort ; son choix se porte sur les États-Unis avec leurs préfabriqués en papier compressé et sur les pays traditionnellement liés à la construction de chalets (Suède, Finlande, Canada, Suisse).

Cité François-Ier, Albert Copieux - via Et alors les Havrais rebâtirent leur ville de Bernard Esdrass-Gosse


TÉMOIGNAGES D’ICI ET D’AILLEURS

En attente d’un relogement provisoire, les sinistrés s’entassent dans les immeubles épargnés par les bombes ou s’éloignent des villes. Considérées comme propriétés de l’État, les baraques - de qualité très variable - sont attribuées après une sélection drastique. Les destructions n’ont pas fait oublier les hiérarchies et les codes sociétaux liés au mérite et à la réputation : la main d’oeuvre utile à la reprise économique se distingue des squatteurs nécessiteux, déplacés vers des camps éloignés et parfois très sommaires. Lorsque la reconstruction s’achève dans la seconde moitié des années 1950, les victimes des bombardements sont relogées et les cités accueillent désormais les sinistrés de la vie - suivant l’expression d’Eugène Claudius Petit -. Le problème a changé : les habitations provisoires de qualité sont cédées à leurs occupants alors que la gestion du parc restant est confiée à des organismes sociaux. L’histoire du provisoire vient se confondre avec celle des bidonvilles. Leur destruction est prévue dans le cadre du Renouvellement urbain (décret du 31 décembre 1958) qui promeut la réalisation de grands ensembles, bien souvent édifiés à l’emplacement même des cités provisoires.

la vie en cité provisoire marque toute une génération au sein des villes bombardées. Enfouis sous le récit officiel de la reconstruction, les témoignages sur les cités s’accumulent aujourd’hui sous forme d’albums de famille consultables dans des associations, des ouvrages amateurs ou sur des sites internet. Tous démontrent un attachement peu commun à ce mode de vie. Enfants ou adolescents à cette époque, les témoins relatent un quotidien difficile marqué toutefois par une grande solidarité. Des éléments récurrents forment un paysage mémoriel : murs en planches et meubles de sinistrés, lessives en communs, émanations de goudron ou de grésil. Chacun s’est à sa manière approprié cet habitat éphémère, s’acharnant à le rendre durable dans un combat au quotidien : on doit renforcer les murs trop légers, on adjoint parfois un appentis ou une aile… Pour beaucoup, ces cités provisoires – dont les plus importantes comportaient des milliers d’habitants, dotés d’écoles, de commerces, de lieux cultes et d’administrations - figurent une reconstruction parallèle dont la destruction et l’éffacement historique vont finalement réitérer le traumatisme des bombardements.

Le Havre a ainsi abrité 5 000 familles dans des logements d’urgence (provisoires ou non) dont 3 000 résidaient dans des baraquements. Les cités ont été placées dans le centre-ville détruit (cité Thiers et de la Bourse, Camps François-Ier et Kléber) et dans la périphérie urbaine où s’implantent ensuite les grands ensembles (Bléville, Aplemont, Gonfreville-l’Orcher) ainsi que dans la forêt de Montgeon. Les cités sont constituées de baraques en bois, d’anciens abris de soldats réhabilités, ou des maisons importées. Aujourd'hui, nous devons poser la question de la conservation et de l'intégration de cette architecture provisoire des années 1940 dans l’histoire et le patrimoine du 20ème siècle...