mardi 16 août 2011

Jacques Adnet // Brest 1947

chaises en merisier et table bridge sur modernism.com

La reconstruction et son "art utile" ne correspondent pas véritablement aux productions luxueuses de la CAF (Compagnie des arts français) dirigée par Jacques Adnet depuis 1928, qui a abandonné depuis longtemps sa vocation première (1919 Sue et Mare // CAF) pour s'affilier à un modernisme moins social et plus formel, d'ordre esthétique et artisanal. Pourtant, à l'invitation de Marcel Gascoin, probablement dans la volonté de pousser les membres de la société des artistes décorateurs à se rapprocher des créateurs de l'Union des artistes modernes, Jacques Adnet, et son bras-droit Jean Lesage, participent à l'Exposition internationale de 1947 (Exposition internationale // urbanisme et habitation). Ils présentent quelques meubles pour l'Appartement type de la ville de Brest. Ces prototypes, conçus dans un « style Directoire » revisité, se déclinent en chaise, fauteuil bridge, fauteuil de salon, table ronde, table carrée, table basse, et dans de grands lits jumeaux... Un style Directoire que l'on peut également retrouver à partir de 1951 dans les meubles de série en bois produits par l'Atelier Saint-Sabin avant d'être repris par Manufrance (Atelier Saint-Sabin // Ancien et moderne), même les experts des grandes salles des ventes s'y trompent... Mais Adnet les invente bien plus tôt, la première fois en 1946 dans un ensemble bridge en version noir et or, dans les locaux de la CAF, accompagnés par les grandes tapisseries vertes de Lucien Coutaud. D'un intérêt certain pour comprendre les hésitations parcourant l'immédiate après-guerre, et bien qu'ils soient d'une qualité indéniable, les lits présentés à Brest ne résistent pas à l'analyse. Créés pour être exécutés en grande série, leur qualité est loin de correspondre aux moyens financiers de leurs destinataires, à la simplicité d'entretien souhaité quand on ne dispose pas d'aide domestique (les croisillons), à l'économie de matière et à la légèreté indispensable pour le transport, ni même aux usages - les lits jumelés obéissant aux habitudes de la grande bourgeoisie, mais pas aux pratiques courantes des sinistrés. Jacques Adnet, habitué à la pièce unique et à des commanditaires aisés, ne parvient pas à trouver le chemin d'une classe moyenne qui apparaît pourtant comme la clientèle future. Chant du signe d'une décoration française qui hésite encore entre ses héritages et ses inventions, les critiques des revues comprennent déjà qu'il faut se tourner du côté du Mouvement moderne ou des productions plus modestes de René Gabriel et de Marcel Gascoin.

1947, Jacques Adnet exposes furniture for affected people in model apartment (Brest). Currently featuring the "parents room" of the model apartment of Le Havre, the furniture shows difficulty to understand decorators average demand. Both beds are also visible in the Modernism Gallery (1500 Ponce de Leon Blvd., 2nd Floor - Coral Gables, FL. 33134)

Présentation dans les locaux de la CAF, 1946, publié dans Art et industrie, n°6, 1947


Ensemble de la CAF, de 1946, présenté dans la galerie Anne-Sophie Duval, cf. Jacques Adnet, éd. de l'Amateur

Dans la même ligne esthétique que l'ensemble présenté dans la CAF en 1946 (et redécouvert par la galerie Anne-Sophie Duval), les deux lits de la reconstruction sont actuellement visibles dans la Modernism Gallery (Miami, Floride - 1500 Ponce de Leon Blvd., 2nd Floor - Coral Gables, FL. 33134), étrange supermarché où s'accumulent de prestigieux meubles décoratifs et modernes... Bien qu'ils soient imaginés pour être édités en série, probablement en chêne clair, les lits de la galerie de Miami sont décrits en "palissandre et bouleau", et la monographie d'Adnet les indique en merisier ; cependant, la photographie ci-dessous laisse percevoir la maille du chêne (en bas à gauche), le cadre semblant dans la même matière mais teinté. Quoiqu'il en soit, le façonnage indique une édition de prestige réalisée à partir des plans destinés à la série. Située dans les habitudes des décorateurs réalisant des variantes autour d'un thème, en ajoutant des décors, des jeux de placage, du bronze doré... Ceci pour satisfaire les goûts d'une certaine bourgeoisie qui souhaite se démarquer.

Par ailleurs, pour une clientèle plus moyenne, sans aller jusqu'au populaire, les dimensions sont vraiment trop importantes (45”Wx80”Lx44”H, 114 cm de large x 203 de long et 112 de haut) - ce que confirme les images d'archives prises dans l'Appartement de Brest où tout semble tassé : comme la commode enfournée dans le cadre d'une fenêtre avec un recul insuffisant pour ouvrir les tiroirs... La présentation n'est destinée qu'à faire une photographie - que l'on retrouve d'ailleurs dans les multiples publications relatant l'exposition de 1947 : Art et Décoration (n°7 de 1947), Décor d'aujourd'hui (septembre 1947), Maison Française (novembre 1947), etc. Le cliché est toujours le même (Jean Collas) et entre dans la propagande du Ministère de la reconstruction. On redécouvre ensuite ces lits dans d'autres ensembles.


Lits de la Modernism Galery, via 1st Dibs

photographie de la chambre de Brest par Jacques Adnet, illustration du Décor  d'aujourd'hui, n°41, 1947

variante présentée dans Maison Française, février 1951

autre variante présenté dans Maison Française, juillet 1948

La même galerie présente également des chaises et une table en "acajou blond" correspondant aux modèles de 1947 (sans doute du merisier). Ici aussi, la ligne et la matière montrent que l'Art déco n'est pas prêt pour la série. Deux chaises presque identiques ont été vendues aux enchères par la maison Jack-Philippe Ruelland (Paris IXe). Cette fois encore, il ne s'agit pas de chêne clair et les choix entrent dans les habitudes de l'artiste décorateur (que Jacques Viénot qualifie de Ruhlmannisme) avec l'ébène de Macassar massif, les pieds soulignés et sabotés par du bronze doré, et les assises garnies de cuir havane.

Cet exemple illustre parfaitement l'erreur des grands décorateurs qui imaginaient que le meuble de série pouvait être une version simplifiée de l'ébenisterie d'art... Partant de la "pièce unique", l'objet populaire n'en serait que la simple épure ! Une distance se creuse avec les Etats-Unis et leurs designers exposés au MoMA, la griffe italienne très bien représentée à la Triennale de Milan, la Grande-Bretagne et son catalogue d'Utility Furniture, les pays scandinaves et leurs puissantes corporations, tous les pays occidentaux semblent prêts pour des temps nouveaux que le "luxe français" ne parvient pas à comprendre.

modèle bridge publié dans  Maison Française, octobre 1947 et édition tardive en merisier, via 1st Dibs

via Jack-Philippe Ruelland

Autre élément de cet ensemble, la commode. Un exemplaire a été vendu chez Christies, le 18 novembre 2002, 14.000 euros, avec la description suivante : " En sycomore, la façade légèrement cintrée ouvrant par trois tiroirs, les poignées en métal doré torsadé doublées d'un motif de coquille, le corps du meuble reposant sur une petite corniche portée par des pieds en gaine fuselés agrémentés de petits sabots de laiton. Hauteur : 80 cm. (31½ in.) ; Largeur : 99,5 cm. (39¼ in.) ; Profondeur : 45 cm. (17¾ in.)". Là, les formes simples des poignées en anneaux font motif.

commode
via Christie's

Enfin, dans les archives en 1949 (revue Ensembles modernes), une armoire et une table, toujours dans le goût Directoire. Pour finir, il faut aussi défendre Jacques Adnet en admettant que la sobriété du style Directoire (révisé à l'aune des Arts décoratifs) correspond aussi au "minimum" recherché au moment de la reconstruction. Si l'on ne veut pas faire table rase du passé, alors la période du Directoire représente bien l'apogée de la simplification des lignes qu'avait amorcée la fin du règne de Louis-XVI : fin d'un règne, également, pour ces derniers meubles de l'Art déco produits entre 1947 et 1952 alors que Jacques Adnet s'oriente résolument vers le métal gainé de cuir abandonnant -à son tour - les références historiques qui avaient fait les moments de gloire du "style 1925".

aménagement intérieur d'un particulier, via Ensembles modernes - 1949

Sur le paquebot Ferdinand-de-Lesseps en 1952, in Patrick Favardin, Le style 1950, éd. saous le Vent-Vilo, 1987

Jacques Adnet, aménagement du paquebot Ferdinand-de-Lesseps, via Lesartsdecoratifs.fr