samedi 6 août 2011

Art Présent n°1 // Reconstruction

En ouverture du blog, la relecture d'Art Présent et de French Theory

En 1946, la revue Art Présent crée par le "styliste" Jacques Viénot publie son premier numéro. Le ton est vite donné et tous les domaines abordés : architecture avec Auguste Perret, art dans son sens global intégré comme un "air du temps". Une leçon sur les choses dans un tournant de l'Histoire. Le monde de l'art et l'univers du quotidien vont changer. Les premiers articles et la première revue à rendre compte de la probable émergence d'un "style Reconstruction".

Pendant des siècles le créateur et le fabricant étaient étroitement unis en une seule personne et le paradoxe de notre temps, qui risque de compromettre l’œuvre de la reconstruction, réside dans ce fait que le créateur et l’industriel, je l’ai dit, évoluent chacun de leur côté et s’ignorent. " Jacques Viénot, Art Présent, p.80.

1946, "Art Present", magazine created by Jacques Viénot "styliste", publishes its first issue. The tone was quickly given and all areas covered include: architecture with Auguste Perret, art in its broadest sense "applied". A lesson on things and a turning point in history. The world of art and everyday life will change : the Reconstruction Style.


" Fin d'un monde, naissance d'un autre, notre temps, sans doute, dépasse encore l'importance que nous lui sentons. [...] L'Art est partout, il ne s'ajoute pas au réel, il en est seulement la forme achevée et enfin accomplie : il est dans l’ordonnance de nos villes, dans la beauté de nos palais et de nos usines. Il est encore dans tout ce qui participe au cadre de notre vie : avion ou affiche, meuble ou étalage, billet de banque ou bijou, et partout, dans la peinture, dans les travaux d’art, dans les produits de l’artisan, il montre l’esprit d’une époque sous chacun des aspects où il prend une forme visible. L’Art dit ce que nous sommes. " Manifeste, AP, n°1, p.14.


Section 1. Architecture - urbanisme (direction Pierre Vago). Auguste Perret, l'homme, la doctrine, l'oeuvre, par José Imbert. Son enseignement, le rayonnement de son oeuvre et de sa doctrine, ses élèves et ses disciples, par Pierre-Edouard Lambert, L'Atelier de Reconstruction du Havre, par André Le Donné.

L'Atelier Perret est donc l'invité d'honneur pour cet instant "initiatique" avec trois articles : sur le maître et son travail, sur son école et son rayonnement, et enfin sur le projet de l'Atelier au Havre. Sous le portrait du maître, une phrase implacable et digne de lui : "Style est un mot qui n'a pas de pluriel" et cette photographie bien connue des "disciples" de l'Atelier l'entourant devant le projet du Havre.

Art Présent n°1 : Atelier Perret

Art Présent n°1 : plan urbain et îlot-type du Havre

Section 2. Arts plastiques, direction Gaston Diehl. Hommage à Maillol et à Bonnard. - Solitude de Bonnard - Existe-t'il un expressionnisme ? par Gaston Diehl. Existe-t'il un expressionnisme français ? par Germain Bazin. Lettre de Rouault et d'André Marchand. Existe-t'il un expressionnisme flamand ? par Haesaerts. Existe-t'il un expressionnisme juif ? par Bernard Dorival. L'expressionnisme et la sculpture, par Pierre Gueguen.

"Il est assez curieux de constater que des mouvements d'idées, artistiques ou philosophiques, d'origine germanique contemporaine, aient encore cours chez nous après la Libération. Cela ne signifie nullement que nous ne sommes pas libérés sur le plan de l'esprit, l'objectivité et la générosité sans préjugé étant au contraire deux qualités d'hommes libres. Cela veut dire très exactement qu'en attendant les valeurs nouvelles que nous sommes en train d'élaborer, que nous apporterons au monde et qui seront notre relèvement même, il est naturel que les débris des grands brassages d'idées internationaux se trouvent chavirés au hasard sur la scène vide : c'est la garde descendante que l'on a loisir de photographier dans toutes les poses."

Les articles sur l'art - au sens habituel : la sculpture, la peinture - ouvrent de nombreuses questions sur la possibilité de l'expressionnisme et son existence après la guerre, en fonction du rôle de l'Allemagne et d'une continuité désormais impossible. Chavirée "au hasard sur la scène vide", l'expression se fait donc abstraction, minimale, surréaliste, classique, baroque, lyrique, "singulière" et toujours différente, à l'image des illustrations de ce numéro réalisées par Raymond Gid. L'expressionnisme se meurt donc dans des oeuvres de plus en plus inclassables. Peinture de Soutine, d'André Marchand et sur les pas d'un Modigliani sculpteur, sculptures où l'expression n'est déjà plus qu'une trace : Hans Arp et Victor Brauner. Comment ranger ça ?

Art Présent n°1 : le néobaroque vu par Raymond Gid


Art Présent n°1 : "Conglomeros" de Victor Brauner, oeuvre de 1945

Section 3 - Arts décoratifs, direction Jacques Viénot. Dessin de Lambert Rucki. Tendances de l'art décoratif, d'hier à demain, par Jacques Viénot. Le Musée de l'erreur, par Louis Chéronnet et Jacques Viénot. Ce que l'on peut acquérir actuellement.

Les styles du moment sont analysés par la revue qui déduit des tendances : surréalisme, néoclassicisme, néobaroque, ruhlmanisme. Seule la dernière tendance semble être de son temps mais le jugement tombe : question goût, le choix éditorial est déjà bien orienté vers les créateurs spécialisés dans la production en grande série. Au centre : le fonctionnalisme avec l'inévitable ensemble de Le Corbusier mais aussi Louis Sognot, Marcel Gascoin (le bureau de 1937), la vaisselle de Jean Luce (illustration ci-dessous).

"Qu'il s'agisse de ruhlmanisme pur ou abâtardi, nous ne pensons pas que cette tendance puisse utilement et heureusement féconder l'inspiration des artistes qui ont devant eux pour tâche de recréer l'habitat dévasté. En dépit des créations que l'art contemporain lui doit, le ruhlmanisme n'est pas réellement moderne dans son esprit. Conçu pour l'œuvre d'exception, il ne parait pas susceptible d'être transposé sur le plan des fabrications en série qui, seules, pourront résoudre le problème à la fois d'économie, de qualité d'exécution et d'esthétique que pose la reconstruction."

Art Présent n°1 : Marcel Gascoin

Art Présent n°1 : Jean Luce

Plus surprenant, la défense du "rustique moderne" qui correspond à l'idée d'un meuble moderne (soit sans ornement inutile) mais d'une ligne et d'une conception relativement sobre car tenant d'un artisanat simple et robuste qui découle du mobilier courant, des contraintes domestiques. En voici la définition : "Que faut-il entendre par ces appellations : rustique moderne, ou néorustique, aussi impropres que désagréables ? Impropres, car les fabrications qui s'en parent sont destinées, en fait, plus aux citadins qu'aux campagnards ; désagréables, car il a été commis sous l'appellation rustique tant d'offense à l'art et au goût - depuis le cosy jusqu'à l'hostellerie - qu'on éprouve en le prononçant la nausée des plats mal digérés, de quelques préfixe ou suffixe qu'il soit agrémenté. Sous ces appellations, on rangera les meubles qui présenteront les caractéristiques suivantes : 1° d'être généralement exécutés en bois de pays, tels que : chêne, noyer, pin, hêtre, merisier, etc. ; 2° d'être traités dans leur teinte naturelle, claire par conséquent, le plus souvent ; 3° d'être exécutés plutôt à la manière du huchier qu'à celle de l'ébéniste, et en usant, le cas échéant, des effets décoratifs de la mouluration et du panneautage ; 4° de ne pas être vernis. Les qualificatifs fruste, jeune, robuste, gai, massif, sobre, viennent à l'esprit lorsqu'il s'agit des meubles de ce genre." (p.70)

Le rationalisme n'est pas l'exclusivité du Fonctionnalisme. Proches du rustique moderne et dans la lignée idéologique des Arts & Crafts, le "meuble net" peut aussi obéir aux impératifs d'une production en série et l'on découvre dans cet article la première définition et les premiers noms associés à un certain "modernisme social" qui va rapidement s'épanouir en donnant naissance au style reconstruction. On y apprend au passage les origines d'un effet de bois blanchi (cérusage) qui met en valeur la matière (un peu comme le bouchardage chez Auguste Perret) et caractérise les finitions des meubles dans ce mouvement entre 1946 et 1948.

« René Gabriel, Stylclair (avec les modèles finlandais d'Aalto), Stylnet (au printemps) avec les modèles de J. Viénot et de M. Riesterer, Maurice Dufrêne aux Galeries lafayette (et avant-eux Francis Jourdain), quelques autres aussi, avaient alors réalisé, soit en menuiserie soignée, soit en ébénisterie (mais sans emploi de placages vernis) des meubles pour la plupart de bois clair, conçus avec un louable souci de fonctionnalisme, d'équilibre et d'humanisme - sans concessions au mauvais goût trop souvent jugé nécessaire par ceux qui s'adressent au grand public - que la fabrication en série permettait de vulgariser à des prix modiques. Ces meubles n'ayant pas de caractère de rusticité réel, distinguons les des précédents par une appellation propre : LES MEUBLES NETS.

Parallèlement, certains décorateurs exécutaient par unité des meubles du même esprit en leur conférant un caractère de luxe. C'est à Londres, en 1927, chez Lady Meltchett (alors Mrs Mond) que je vis pour la première fois des meubles anciens rajeunis dans leur aspect au point d'être devenus presque blancs. Il s'agissait en l'occurrence de coffres Jacobean passés au jet de sable par un antiquaire audacieux de nouveauté - n'y a-t-il pas aussi des modes chez les antiquaires ? Je me garderais donc de reconnaître au seul meuble moderne le mérite de son bois clair. Nombre d'armoires, de bonnetières, de tables de ferme, en chêne, provenant du fond de nos campagnes sont actuellement vendues sur le marché, nous le savons, parées d'une nouvelle jeunesse que leur confère un profond décapage, accompagné souvent d'un remplissage des veines à la céruse."

Art Présent n°1 : publicité d'Alvar Aalto -Stylclair, galerie MAI

Art Présent n°1 : Jean Royère

Enfin la question du mauvais goût avec l'idée de Jacques Viénot d'ouvrir un Musée de l'Erreur avec des exemples choisis... Le lit d'un prince hindou, et le combat contre le billet de banque - une création semblant cumuler les défauts afin d'être "un encouragement aux faux-monnayeurs".

Art Présent n°1 : lit du prince hindou

Art Présent n°1 : billet de banque, "un encouragement aux faux monnayeurs"